Tous ceux qui cherchent à imposer une idéologie vivent heureux dans un monde qu’ils dominent

Le psychiatre Boris Cyrulnik pense que le monde court à la catastrophe. Je le pense aussi. Et cela, pour de multiples raisons : les banquiers remettent en place les mêmes dispositifs qui nous ont amené la crise, les Américains ne changent en rien leurs comportements fondés sur l’endettement, les Européens persistent à ne pas vouloir se doter de règles communes pour leurs économies et leurs dettes nationales. Il faut toujours une crise pour prendre conscience qu’il faut changer nos manières de considérer les choses, vœu pieux s’il en est…

Nous ne savons pas évoluer autrement que par catastrophes, et de ce point de vue, la catastrophe est salutaire. De multiples signes annoncent cette catastrophe. Nous ne savons pas les lire, les interpréter. Et pourtant, la veulerie généralisée, l’argent qui fait la loi, la télévision qui fait les opinions, les safe space, la gauche idéologique, diversitaire, racialiste, inclusive et multiculturaliste, les environnementalistes, le chômage massif des jeunes, les retraités à l’abandon, les systèmes de santé devenus gouffres financiers, la multiplication des pauvres sont là : autant de catastrophes déjà arrivées, auxquelles on nous promet de remédier sans jamais le faire, car tous ceux qui cherchent à imposer une idéologie vivent heureux dans un monde qu’ils dominent. Cela ne peut durer : une révolution est inéluctable. C’est à chacun de prendre son destin en main, en prenant d’abord conscience des choses, comme l’a proposé la philosophie du Siècle des Lumières. C’est à cette prise de conscience que je veux ici contribuer.

Vivons-nous des catastrophes ? Sans doute. Le monde est-il devenu catastrophique ? On peut l’imaginer. Mais de quelles catastrophes s’agit-il ?

Le dictionnaire définit le mot « catastrophe » comme « un événement brutal qui bouleverse le cours des choses, en provoquant souvent la mort et/ou la destruction. » « Catastrophe » est synonyme de désastre, de fléau, de malheur. Le plus souvent, il s’agira d’événements naturels de grande ampleur. Un article du journal Le Monde[1], à propos de graves inondations au Pakistan et d’incendies géants en Russie, titrait ainsi : « L’homme transforme l’aléa naturel en catastrophe », phrase empruntée à Salvano Briceno, directeur de la stratégie internationale pour la réduction des catastrophes des Nations Unies. Ainsi, peu à peu, par la complaisance avide des médias, voyons-nous des catastrophes partout, pour le plus grand bonheur des prophètes d’apocalypse ? Sûrement…

Et c’est, pour le dictionnaire encore, l’extension usuelle du terme « catastrophe » : un « événement aux conséquences particulièrement graves, voire irréparables » avec pour conséquences la ruine, le désastre. C’est pourquoi on songe le plus souvent aux catastrophes économiques ou financières, celles que nous nommons aujourd’hui, « la crise ». Surtout, ne pas oublier qu’une crise sanitaire majeure de niveau planétaire nous est arrivée directement de Chine.

Mais on peut imaginer aussi, sur le plan moral et psychologique, que certains événements tournent pour nous en catastrophes. C’est ici qu’il faut revenir à l’étymologie. Catastrophe provient du mot grec katastrophê qui signifie « renversement », « retournement », nom lui-même dérivé du verbe strephein (tourner) et passé ensuite en français par l’intermédiaire du latin. L’étymologie du terme provient du théâtre grec antique et conduit à la notion d’apocalypse. C’est un événement funeste et décisif qui provoque le dénouement d’une œuvre romanesque ou dramatique : catastrophe d’une épopée, d’un roman, d’une tragédie. En latin, catastropha, c’est le « coup de théâtre » attesté au sens du « dénouement » d’une tragédie ou d’une comédie.

Et tel est le sens que je retiendrai, celui de tragédie ou de comédie. Je fais ici le choix de lire un certain nombre de faits, d’événements qui surviennent dans nos sociétés, et qui présagent des situations irréversibles ou des dénouements menaçants. C’est une lecture du monde actuel et un manuel de survie que je propose ainsi. Mises en garde, préventions, constats…

Le premier de ces constats, fuir ou se cacher ? L’alternative produit le même résultat : il s’agit de disparaître. Partout, la société exige de nous un signalement : il s’agit de se « désignaler » au maximum. D’échapper à tous ceux qui cherchent à imposer une idéologie : néoprogressistes, wokes, écolos, guerriers du climat, effondristes, Extinction Rébellion et toutes les Greta Thünberg de ce monde. Les néopuritains sont là, issus de la gauche idéologique. Leur mission ? Convaincre le grand public que leur cause transcende toutes les autres causes, que l’urgence climatique fédère toutes les autres causes. Leur arme principale ? Une vertu à toute épreuve drapée de la bonté universelle environnementale ou de la bonté diversitaire et inclusive. Leur cible ? Les gouvernements et les méchantes entreprises capitalistes. Leur prosélytisme ? Tous les citoyens qui ne pensent pas comme eux. Leur mode d’action ? La manifestation et le coup d’éclat. Leur propagande ? Une planète en fin de vie, une planète épuisée de ses ressources. Leurs outils de propagande ? Une civilisation occidentale coupable de tous les maux de la planète ? Le privilège blanc. Les médias de masse qui n’ont de cesse de signaler leurs frasques et les médias sociaux qui leur servent de chambre d’écho ? Leur phobie ? L’effondrement de la civilisation thermo-industrielle sur un horizon d’à peine vingt ans. Leur anxiété ? L’écoanxiété. Leur lubie. un Occident purgé de l’homme blanc.

La catastrophe, ici, n’est pas celle espérée. Ce n’est pas celle des collapsologues[2] qui désirent plus que tout l’effondrement du système capitaliste, ni des néoprogressistes (wokes) qui ne sont pas encore parvenus à déblanchir l’Occident, mais bien celle d’un embrigadement massif. Tous se signalent par leurs comportements vertueux, jugent, conspuent, prescrivent, ordonnent, exigent… dans la rue, dans le coup d’éclat. Et elle est là la catastrophe. Pour sa part, le citoyen éclairé n’adhère pas à ces discours à la limite délirants, car il sait très bien, comme nous l’a enseigné le Siècle des Lumières, que lorsque tous pensent dans le même sens, la catastrophe est imminente…

Qui est ce citoyen éclairé ? Il a tout d’abord pris la décision de refuser ce qui n’est qu’opinion et ne se fier qu’à ce qu’il comprend réellement. Cela demande du courage. La plupart de ceux qui adhèrent aux discours de Greta Thünberg et d’Extinction Rébellion y adhèrent parce qu’on leur a dit que ces discours, appuyés par les données de la science, étaient vrais et fondés, et non pas parce qu’ils ont compris en quoi ils étaient vrais et fondés. En fait,

« celui qui s’imagine avoir en sa possession des vérités scientifiques [Greta Thünberg ne cesse de s’appuyer sur les données du GIEC], alors qu’il n’en connaît pas les démonstrations, qu’il ignore le chemin qui y conduit, les raisons qui font qu’on peut les affirmer, celui-là est pire qu’un ignorant, car il croit savoir quand, en réalité, il ne fait que croire ; il est dans la superstition. […] Celui qui dit savoir une vérité scientifique dont il est incapable de rendre raison ne se comprend pas lui-même ; il n’a pas conscience de l’insuffisance radicale de son propre savoir ; il ne sait pas mais croit savoir. Ce qui est pire qu’ignorer. »[3]

Mais, objecteront certains, il est impossible de tout connaître. La science du climat est une science tellement vaste, que même les spécialistes de la question ne peuvent en saisir et comprendre que certains pans de celle-ci. Il faut donc s’en remettre au GIEC qui a réuni plusieurs scientifiques dont le travail consiste essentiellement à distiller toute cette information afin de la rendre accessible au plus grand nombre. Quand une science aussi vaste et complexe que celle du climat mobilise climatologues, chimistes, physiciens, géologues, biologistes, mathématiciens et informaticiens, il faut bien que le citoyen puisse s’en remettre à une autorité scientifique reconnue comme telle pour se faire une opinion, car nul ne peut prétendre maîtriser toutes ces disciplines. Il faut donc faire confiance à ceux qui analysent ces phénomènes et se contenter des résultats qu’ils publient. En fait, « Tout se passe comme si le peuple allait chez les savants comme chez le devin ou le magicien qui est au fait des choses surnaturelles ; car l’ignorant se fait facilement du savant dont il attend quelque chose une idée beaucoup trop haute[4]. » Mais, comme nous l’a enseigné le Siècle des Lumières,

« Cette objection est vide. Les Lumières ne sont pas l’accumulation des connaissances, et l’on sait que souvent un homme extrêmement riche de connaissances est le moins éclairé lorsqu’il s’agit d’en user. La maxime des Lumières, « Oser penser par soi-même ! », n’invite pas à tout apprendre, mais c’est un principe négatif de l’usage de la faculté de connaître, qui consiste dans l’interdiction que l’homme libre se fait à lui-même de laisser sa raison passive. Un tel homme saura, comme on dit, beaucoup de choses dont il aura seulement entendu parler, mais il saura aussi — et c’est là le vrai savoir — que ce ne sont que des connaissances par ouï-dire, utiles, mais non de véritables connaissances scientifiques, puisqu’il ne peut lui-même en rendre raison[5]. »

Il est donc clair que la majorité de ceux qui se retrouvent à manifester dans les rues, ou à faire des coups d’éclats, ou à houspiller les gouvernements, ne possèdent que des connaissances par ouï-dire distillées par les grands organisations environnementalistes. Certes, ces connaissances sont utiles, mais qui « veut devenir éclairé doit cesser de croire ses maîtres et prendre en main sa propre instruction, c’est-à-dire oser faire la critique de tout l’enseignement qu’il a reçu comme de toutes les croyances qui l’habitent[6]. »

Alors, si la science du climat est à ce point vaste et complexe, comment est-il dès lors possible de raisonner par soi-même à propos de ce sujet ? Tout d’abord, ne pas s’abreuver d’informations en provenance des groupes environnementalistes, et si on le fait, le faire avec la plus grande distance critique possible. Faut-il faire confiance aux données du GIEC ? Encore là, la plus grande prudence s’impose, et le jugement critique éclairé doit être notre guide. Dès lors, comment faut-il donc procéder ? Tout d’abord se dire qu’il est impossible d’acquérir toutes les connaissances de chacune des sciences impliquées dans la science du climat. Deuxièmement, se dire qu’il est cependant possible de comprendre la démarche scientifique propre à chacune de ces sciences. Et comme la démarche scientifique est universelle à toutes les sciences, à savoir un objet de recherche, une hypothèse à confirmer, à nuancer ou à infirmer à travers une question claire et précise, il devient possible de comprendre ce qui est à l’origine des résultats. Et ça, tout citoyen qui se dit éclairé est en mesure d’y parvenir.

Comme le soulignait Emmanuel Kant, se servir de sa raison ne signifie rien d’autre que se demander soi-même ceci, pour tout ce qu’on doit admettre comme vrai : puis-je bien ériger en principe universel de l’usage de ma raison la raison pour laquelle je l’admets ou la règle qui résulte de ce que je l’admets ? Celui qui décide de s’en tenir à ce qu’il comprend, et à cela seulement, celui-là est en effet délivré des idées véhiculées à travers de savantes techniques discursives qui cherchent essentiellement à convaincre.

En ce sens, les discours actuels proposés par les mouvement environnementaliste et néoprogressiste doivent être vus pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des techniques fondées sur le préjugé, excluant par principe le libre jugement. Ces techniques discursives qui proposent de croire que la planète est vouée à un inéluctable effondrement cherchent essentiellement à séduire et, pour cela, s’appuient sur les croyances en cours ; elles reposent tout entières sur les habitudes de penser des hommes et elles-mêmes n’ont de prise sur les esprits que par la répétition. Finalement, il s’agit de monter des mécanismes qui feront que les gens adhéreront à leur insu à des propositions pour lesquelles on les a conditionnés[7].

Il ne faut jamais oublier que les Lumières ne donnent à l’individu ni la vue ni la vérité, mais le mettent seulement en mesure de voir par lui-même la vérité, une vérité qui n’agit pas sur lui, qui ne tire pas parti de sa passivité.

© Georges Vignaux, Pierre Fraser, 2019


[1] Allix, G. (2010 [27 août]), L’homme transforme l’aléa naturel en catastrophe, Le Monde, URL : https://www.lemonde.fr/planete/article/2010/08/27/l-homme-transforme-l-alea-naturel-en-catastrophe_1403380_3244.html.

[2] Le collapsologue étudie ce qui peut constituer l’effondrement d’une société à travers une discipline, la collapsologue. Développée en France par l’Institut Momentum, un think-tank qui préconise une approche de type catastrophisme éclairé, pour faire face à la crise planétaire annoncée par de nombreux rapports et prospectivistes, il faut refuser le déni et de se baser sur les faits et la science pour se préparer à vivre la catastrophe au mieux, puis y être résilient dans la mesure du possible.

[3] Kant, E. ([1784] 1999), Qu’est-ce que les lumières ?, Texte intégral analysé par Jean-Michel Muglioni, Paris : Hatier, p.30-31.

[4] Kant, E. (1784 [1999]), op. cit., p. 47.

[5] Idem. p. 32.

[6] Idem. p. 38.

[7] Kant, E. (1784 [1999]), op. cit., p. 54.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s