Une invasion de gros rongeurs attise la lutte des classes en Argentine

La raison pour laquelle je rapporte cet article tiré du journal El País, c’est que la situation exposée est intéressante sur le plan des inégalités sociales, malgré son aspect à la fois anecdotique et environnementaliste.

Le quartier Nordelta, construit à 40 kilomètres au nord de Buenos Aires, l’une des communautés fermées les plus exclusives et favorisées d’Argentine, avec vue sur le fleuve Paraná et amarrages privés, est caractéristique d’une tendance qui se répand lentement, mais sûrement, celle de quartiers réservés à des gens fortunés qui désirent vivre une vie de luxe dans une zone urbaine protégée.

Il y a un peu plus de 20 ans, Nordelta était une zone humide. La construction de maisons paysagées dans cette zone du delta du Paraná, qui abrite aujourd’hui quelque 40 000 personnes, a modifié l’habitat de nombreuses espèces indigènes, dont les capybaras.

Ces rongeurs, dont la population avoisine présentement les 400 individus, cherchent désormais dans l’herbe et les plantes ornementales la nourriture qu’ils ne peuvent plus trouver ailleurs. De source d’inquiétude pour certains résidents locaux, ils sont devenus le centre d’un débat sur l’empiètement de l’homme sur les zones humides et une source inépuisable de mèmes sur la prétendue lutte entre les riches et ces animaux.

Chroniques du Bas-Empire

La prolifération des capybaras a non seulement déclenché le débat sur l’avancée des grandes urbanisations sur des terres vierges, mais celui des riches qui s’isolent dans des zones exclusives (quartiers résidentiels fermés ou QRF — Gated Communities) sans respecter l’environnement. Les capybaras sont ainsi devenus l’avant-garde d’une guerre de classe qui, signe des temps, s’est déroulée sur les réseaux sociaux.

Nordelta, un QRF de grande taille présenté par ses promoteurs immobiliers comme une « ville privée », planifié pour plus de 100 000 habitants, compte plusieurs zones résidentielles, mais aussi des écoles, deux zones commerciales, son propre réseau d’eau potable, etc. « Ce QRF est situé dans la municipalité de Tigre (carte 1), une ville emblématique de la deuxième couronne métropolitaine, comptant 300 385 habitants, dont 23 % considérés comme socialement vulnérables1.

Trois critères caractérisent un QRF : i) l’accès contrôlé ; ii) la présence d’une clôture qui délimite physiquement l’ensemble ; iii) l’existence d’une association de propriétaires qui administre les espaces et les services en commun.

« Ces ensembles privatisent l’espace public et restreignent l’accès à l’ensemble des ressources urbaines qui, à l’extérieur des clôtures, sont accessibles à toute la population d’une localité (rues, trottoirs, parcs, écoles, etc.). […] Il s’agit d’un concept d’habitat articulé autour de cinq éléments :

  • la sécurité ;
  • l’isolement ;
  • l’homogénéité sociale ;
  • les agréments ;
  • les services spécialisés.

Les QRFs spatialisent les idéologies néolibérales qui, en s’appuyant sur la privatisation, ont fait dériver les fonctions et les rôles traditionnellement dévolus au domaine public vers le domaine privé. Compte tenu de l’exclusion sociale, de la privatisation de l’espace public, et de la ségrégation qui leur sont associés, les QRF sont considérés comme une manifestation des symptômes des pathologies urbaines.2 »

En ce sens, Nordelta est en quelque sorte l’exemple parfait du phénomène. ce QRF inclut une vaste gamme d’équipements et de services : activités éducatives (quatre écoles), commerciales (deux centres commerciaux), médicales (un centre médical), sportives et de loisirs (espaces verts, clubs sportifs, terrain de golf, piste cyclable, etc.), un réseau d’eau potable exclusif aux résidents et compte son propre service de sécurité privée, de récolte de déchets domiciliaires, etc.3

Donc, « en alliant l’organisation spatiale à un projet d’harmonie sociale, les promoteurs de Nordelta annoncent une ville parfaite, renvoyant une image de réussite, de distinction et d’équilibre : la propreté des espaces en commun, l’aménagement paysager du boulevard, l’esthétique très raffinée de la signalisation ainsi que la présence des gardiens visent à construire une sensation de sécurité et de perfection4. »

Cependant, à l’arrière-plan de cette image parfaite, la complexité des incidences du projet Nordelta émerge, dont les capybaras ne sont que l’une de ces multiples expressions.

Références

1. Instituto Nacional de Estadísticas y Censos d’Argentine, INDEC, 2001.

2. Riwilis, V. (2012, février), « La quintessence d’une ville privée. Le cas de Nordelta dans la municipalité de Tigre, Buenos Aires », L’espace politique, vol. 17, URL : https://journals.openedition.org/espacepolitique/2368.

3. Idem.

4. Idem.

Canada | Europe | UK Í USA

Le succès du discours victimaire

La tendance actuelle consiste à promouvoir, soit la victimisation d’une personne, soit celle d’un groupe social défini, dans le but de sensibiliser certaines tranches de la population à toutes ces injustices sociales dont elles ne seraient pas encore conscientes. Dans la version actualisée du discours marxiste de la gauche identitaire, les «dominés» et les «minorités» remplacent désormais le prolétariat actif, le tout encadré par une politique diversitaire et victimaire visant à formater la pensée, la communication et la culture selon des normes strictes de rectitude intersectionnelle. La position victimaire devient alors centrale, «car si l’on parvient à établir de façon convaincante que tel groupe a été victime d’injustice dans le passé, cela lui ouvre dans le présent une ligne de crédit inépuisable. Donc, plus grande a été l’offense dans le passé, plus grands seront les droits dans le présent. Au lieu d’avoir à lutter pour obtenir un privilège, on le reçoit d’office, par sa seule appartenance au groupe jadis défavorisé. D’où l’inévitable compétition pour obtenir, non comme entre pays, la clause de la nation la plus favorisée, mais celle du groupe le plus défavorisé.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s