L’intelligence artificielle salvatrice

Extrait tiré de l’essai « Le mythe de la technologie salvatrice » de la série Chroniques du Bas-Empire

Depuis les discours optimistes à propos de l’intelligence artificielle qui prétendent qu’elle améliorera nos conditions de vie, en passant par les discours qui affirment que le monde du travail sera profondément transformé, jusqu’aux discours quasi apocalyptiques qui nous annoncent la survenue d’une superintelligence qui soumettra le genre humain, une chose est certaine, l’intelligence artificielle ne laisse personne indifférent. En fait, depuis Condorcet[1], les discours optimistes à propos de l’amélioration de la condition humaine par les technologies n’ont jamais cessé de servir de caution à tous ceux qui en développent, tout comme les discours pessimistes n’ont jamais cessé d’alimenter la machine imaginaire des romanciers et des producteurs de Hollywood ; il s’agit là d’un scénario mille fois joué et rejoué, et nous le rejouons collectivement une fois de plus.

Si, au XXe siècle, les bonheurs annoncés ont été de l’ordre du politique, aujourd’hui, ils sont désormais de l’ordre du numérique. Et pourtant, ce ne sont que les habits et les méthodes qui ont changé. La logique est encore et toujours la même, c’est-à-dire uniformiser, normaliser, légiférer, contribuer au bonheur de l’humanité. D’ailleurs, il suffit d’être attentif au discours des dirigeants de Google et de Facebook pour mesurer toute l’ampleur des bénéfices que leurs technologies salvatrices seraient susceptibles d’apporter à l’humanité. Qui de l’intelligence artificielle, capable de mieux diagnostiquer qu’un radiologue un cancer du sein[2][3], qui de la voiture autonome, prétendue meilleure conductrice que l’être humain et qui sauvera des centaines de milliers de vie[4], qui de ces logiciels intelligents qui arriveront à trouver des molécules qui guériront certains cancers[5], rien n’échappera, semble-t-il, à l’intelligence artificielle.

Selon les experts, différents domaines de l’activité humaine profiteront particulièrement de l’intelligence artificielle embarquée dans les objets connectés (Internet des Objets). Dans le secteur de l’agriculture, le seul fait d’interconnecter tracteur, moissonneuse-batteuse et semoir optimisera d’autant l’ensemencement et le rendement à l’hectare, sans compter que l’irrigation des sols y gagnera autant en efficacité en disposant de capteurs qui mesureront la tension des sols[6]. En matière d’élevage, chaque animal deviendra ainsi un objet connecté[7], générant des flux d’informations qui permettront éventuellement de prévenir le développement de maladies, tout comme d’optimiser la croissance de chaque animal, réduisant d’autant le temps entre la production et ce qui se retrouve dans l’assiette du consommateur — ne jamais oublier que plus le temps est compressé en matière de production, plus la rentabilité est au rendez-vous ; il sera donc possible de compresser le temps chez la croissance de l’animal par l’interconnexion d’objets.

Le commerce de détail, pour sa part, déjà en mode efficacité depuis plusieurs années, trouvera, dans les objets connectés, des alliés insoupçonnés[8]. Du téléviseur branché, au grille-pain connecté, jusqu’au réfrigérateur intelligent, c’est tout un flux d’informations en temps réel, sans intervention humaine et sans limites de volume, qui sera déversé vers les fabricants, concernant non seulement le produit lui-même, mais le comportement du consommateur envers ce même produit, l’idée étant d’optimiser le produit et éventuellement de personnaliser l’offre de service. La gestion des stocks qui, dans certaines grandes entreprises comme Walmart et Amazon, est déjà bien en place, se démocratisera de plus en plus et deviendra finalement accessible aux petites entreprises moins fortunées. Quel détaillant ne rêve pas d’un présentoir et d’un étal intelligent qui l’informeront en temps réel qu’un produit est en rupture de stock, déclenchant ainsi de facto, sans intervention humaine aucune, tout un processus automatisé de réapprovisionnement auprès du fournisseur ? [9]

Dans le domaine du transport, et particulièrement au niveau de sa logistique, c’est une révolution en profondeur qui est à prévoir. Au-delà de la géolocalisation de flottes de camions qui minimise les temps morts[10], et au-delà des technologies qui ont déjà permis de réduire la consommation de carburant depuis quelques années, l’arrivée de camions connectés à de multiples niveaux, ainsi que l’arrivée de camions autonomes, transformera systématiquement toute l’industrie du transport des marchandises. Des flottes de camions autonomes, sans conducteurs, ne seront plus contraintes par le nombre d’heures de conduites qu’imposent les normes gouvernementales. Un camion intelligent ne sera jamais fatigué, il n’aura besoin que de refaire le plein, et comme il sera connecté à de multiples niveaux, il se rapportera de lui-même au centre de réparation le plus près.

Dans le monde de l’alimentation où la chaîne de froid est un élément pivot de la distribution alimentaire, depuis le producteur jusqu’au détaillant, il importe que celle-ci soit garantie[11], autrement les pertes pourraient s’accumuler rapidement. Qu’il s’agisse de produits laitiers qui exigent une certaine température, ou de surgelés qui ne doivent surtout pas décongeler, pour assurer à la fois leur qualité et leur comestibilité, des réfrigérateurs et des congélateurs connectés, depuis le producteur qui affrète des camions réfrigérés, en passant par le distributeur qui doit maintenir les températures prescrites, jusqu’au détaillant qui les place dans des réfrigérateurs ou des congélateurs, il y a là toute une chaîne de froid qui gagnera énormément en termes d’efficacité et de rendement. Une simple puce implantée dans un emballage sera en mesure d’indiquer le statut du produit à livrer à l’ensemble de toute la chaîne de froid, réduisant d’autant les pertes, tant pour le producteur, le distributeur, que le détaillant. Cette même puce, implantée dans un emballage, se retrouvera éventuellement dans le frigo intelligent d’un consommateur qui lui indiquera si le produit est ou non sur le point d’atteindre sa date de péremption.

La quantification de soi (monitorer soi-même sa condition métabolique), quant à elle, est sur le point de trouver son aboutissement avec l’ensemble des technologies embarquées dans les téléphones intelligents dédiés à monitorer la santé, ainsi que dans l’Internet des objets. La montée d’une toute nouvelle doctrine médicale fondée sur les technologies de l’information, la Médecine 4P ― personnalisation, participation, prévention, prédiction ― est en voie de transformer le paysage de la pratique clinique. Il s’agit de tendre vers un niveau zéro de la médecine, c’est-à-dire dépister, diagnostiquer, soigner rapidement. Il faut guérir le patient avant même qu’il ne soit malade. Pour parvenir à un tel résultat, la Médecine 4P s’appuie essentiellement sur la fluidité des informations fournies et transmises aux professionnels de la santé par les technologies numériques dont dispose désormais l’individu pour le monitorage de sa condition[12]. L’autre avantage suggéré par la Médecine 4P consiste non seulement à soigner l’individu en fonction de sa condition de santé spécifique, mais aussi à procurer aux différents intervenants de la santé un effet de levier important pour éventuellement améliorer l’efficacité des diagnostics, les méthodes de prévention, les thérapies et le développement de nouveaux traitements, médicaments, normes et protocoles.

Avec l’arrivée des technologies numériques dans le domaine de la santé personnelle, se dessine en filigrane une désintermédiation progressive de la médecine traditionnelle où il y a à la fois repositionnement et/ou élimination des intermédiaires jusqu’alors en place. L’individu aura non seulement accès à une batterie de technologies susceptibles de l’informer en temps réel à propos de son état de santé, mais il deviendra celui par qui la santé arrive. Pour les spécialistes du domaine, la nutrigénomique fournira à l’individu tout ce qu’il a à savoir en matière de nutrition pour optimiser sa santé en fonction de son propre génome[13] ; la médecine régénérative, fondée sur les thérapies à base de cellules souches — autonomisation ultime de l’individu : l’individu réparé par lui-même —, offrira la possibilité de traiter certaines conditions médicales incapacitantes — infarctus, diabète insulinodépendant, Parkinson, Alzheimer[14] —; la biologie synthétique étendra ou modifiera le comportement de certains organes et/ou organismes (biological engineering)[15] ; la génomique de type « Do-it-Yourself » permettra de réaliser son propre séquençage génétique[16][17] à un coût dérisoire pour y repérer des mutations potentiellement létales.

Ce qui se dégage de ce processus de désintermédiation de la santé, c’est que la vitesse à laquelle l’information est en mesure d’être saisie, traitée et délivrée permettrait une réactivité quasi instantanée. Le mot clé, ici, est bien réactivité, et c’est bien ce qu’offriront les technologies intelligentes. En fait, l’individu autonome aura la capacité d’être réactif, c’est-à-dire de réagir rapidement afin d’éviter une aggravation de sa condition de santé, qu’il soit ou non bien portant. Il est autonome, il est celui par qui la santé arrive.

Ces quelques exemples montrent à quel point le discours optimiste de l’intelligence artificielle prétend non seulement régler nos problèmes actuels, mais prétend surtout qu’elle sera capable de les prendre à bras le corps, de leur insuffler de l’intelligence et de les transformer de facto en solution plutôt qu’en problème. Ces affirmations ne sont pas banales, et elles ont des implications dont nous sommes encore incapables de mesurer l’ampleur.

Ce faisant, le discours à propos de l’intelligence artificielle n’est surtout pas un discours justifiant son utilisation (elle n’en a pas besoin), mais plutôt une « démonstration des prodigieuses puissances, diversité, réussite, de [son] application vraiment universelle et de [son] impeccabilité technique[18]. » Mieux encore, justifier son utilisation devient inutile, car on charge l’intelligence artificielle « de centaines de réussites et d’exploits (dont on ne pose jamais ni les coûts, ni l’utilité, ni les dangers) et que la technique nous est dorénavant présentée expressément à la fois comme la seule solution à tous nos problèmes collectifs […] ou individuels […] et à la fois comme la seule possibilité de progrès et de développement pour toutes les sociétés[19]. »

© Pierre Fraser (sociologue), 2021


Références

[1] Condorcet (1864), Tableau historique des progrès de l’esprit humain, tome 1, Paris : Dubuisson et Cie.

[2] Déjà, en 1999, la question se posait s’il n’était qu’une question de temps avant que le radiologue ne soit recalé au rang de simple technicien. [Source : Caillé, J. (1999), « La radiologie peut-elle survivre ? Doit-elle survivre ? La chronique d’une mort annoncée », Journal de radiologie, vol. 80, n° 11, p. 1523.]

[3] Aujourd’hui, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, le radiologue passe au rang de spécialiste de l’information. [Source : Jha, S., Topol, E. J. (2016), « Adapting to Artificial Intelligence, Radiologists and Pathologists as Information Specialists », Journal of the American Medical Association, vol. 316, n° 22, p. 2353.]

[4] Kockelman, K. et al. (2016), « Implications of Connected and Automated Vehicles on the Safety and Operations of Roadway Networks », University of Texas Center for Transportation Research, URL : https://bit.ly/2nQGY1f.

[5] Mitchell, J. (2018), « Artificial intelligence in pharmaceutical research and development  », Future Medicinal Chemestry, vol. 10, n° 3., p. 1529.

[6] Sagar, K. V., Chowdary, M. R., Rao, K. R. (2018), « Smart Crop Monitoring and Farming Using Internet of Things with Cloud », Journal of Advanced Research un Dynamical and Control Systems, vol. 2, Special Issue, pp 265-272.

[7] Kothiya, R. H., Patel, K. L., Jayswal, H. S. (2018), « Smart Farming using Internet of Things », International Journal of Applied Engineering Research, vol. 13, n° 2, pp. 10164-10168.

[8] Lu, Y., Papagiannidis, S., Alamanos, E. (2018), « Internet of Things: A systematic review of the business literature from the user and organisational perspectives », Technological Forecasting and Social Change.

[9] Culey, S. (2012), « Transformers: Supply Chain 3.0 and How Automation will Transform the Rules of the Global Supply Chain », The European Business Review, pp. 40-45, URL: https://bit.ly/2ORHTKF.

[10] Huff, A. (2018), « Fleets using artificial intelligence to accelerate safety, efficiency », CCJ Commercial Carrier Journal – Fleet Management Magazine, URL : https://bit.ly/2L9AO6r.

[11] Thibaud, M., Chi, H. Piramuthu, S. (2018), « Internet of Things (IoT) in high-risk Environment, Health and Safety (EHS) industries: A comprehensive review », Decision Support Systems, vol. 108, pp. 79-95.

[12] Darrasson, M., Zelek, L. (2018), « La médecine personnalisée en cancérologie : vers une complexification des stratégies thérapeutiques ? », in Le cancer : un regard sociologique, Biomédicalisation et parcours de soins, Paris : La Découverte, « Recherches », pp. 87-104.

[13] Mutch, D., Wahlit, W., Williamson, G. (2005), « Nutrigenomics and nutrigenetics: the emerging faces of nutrition », The FASEB Journal, vol. 19, p. 1602-1601

[14] Mason, A., Dunhill, P. (2008), « A brief definition of regenerative medicine », Future Medicine, vol. 3, n° 1.

[15] Andrianantoandrol, E., Basul S., Karig, D., Weiss, R. (2006), « Synthetic biology: new engineering rules for an emerging discipline », Molecular Systems Biology, vol. 10, p. 1038.

[16] Au tournant du XXIe siècle, il en coûtait approximativement 1 million de dollars pour obtenir un séquençage génétique, 49 000 $ en 2010, [20 000 $ en 2012], et il en coûtera approximativement 1 000 $ vers 2020.

[17] Katsnelson, A. (2010), « DNA sequencing for the masses — The launch of a new technology marks a move towards small-scale sequencing in every lab », Nature News Online.

[18] Ellul, J. (1988), Le bluff technologique, Paris : Hachette, p. 13.

[19] Ellul, J. (1988), op. cit., Paris : Hachette, p. 13.

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Le discours de la Silicon Valley annonce à ce point un avenir radieux et des lendemains qui chantent pour tous, qu’il est particulièrement difficile de s’opposer à ses merveilles technologiques. Le mythe de la technologie salvatrice a la vie dure, parce que la technologie promet. Terminé l’Avenir radieux meurtrier. Terminé les professions de foi politiques et destructrices du siècle dernier. Bienvenue à l’avenir radieux des technologies numériques et de l’intelligence artificielle. Bienvenue à cette profession de foi tout en douceur qui n’exige rien de nous. Ici, aucun prosélytisme. Que notre simple consentement à utiliser des technologies toujours plus enchanteresses les unes que les autres. Les élites technologiques ne veulent surtout pas être le berger ou le chien du troupeau. Elles n’aspirent qu’à une seule chose, être notre compagnon, que nous les suivions là où elles veulent bien aller, que nous adoptions sagement et docilement leurs technologies.

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