Transgenre ou le corps projet

Extrait tiré de l’essai « Transgenre ou le corps projet » de la série Le chantier du corps

L’histoire de la jeune Espagnole qui a toujours su, depuis l’âge de quatre ans, qu’elle voulait changer de sexe, a fait grand bruit. Pourtant, quoi de plus normal[1], lors de la naissance, que de donner le prénom approprié à un nouveau-né qui dispose d’organes génitaux féminins, ce que ses parents ont indubitablement constaté ? Cependant, comme le souligne avec conviction sa mère, Eva María Serantes, sa fille a toujours été un garçon : « Quand il avait deux ou trois ans, il n’avait pas conscience de son corps, mais il était conscient de ce qu’il était et de l’endroit où il se sentait le plus à l’aise, avec les garçons. […] Dès son plus jeune âge, il a commencé à afficher son identité sexuelle masculine[2]. »

Et c’est là où les choses deviennent intéressantes, car si la loi espagnole interdit les prénoms qui induisent en erreur quant au sexe, le tribunal a toutefois admis qu’il existe des arguments en faveur de la modification demandée, puisque la loi sur l’état civil interdit les noms qui portent objectivement atteinte à la personne. Le rapport du médecin José Otero Gándara, qui certifie que Marc présente un cas diagnostiqué de dysphorie de genre[3], les divers rapports psychologiques de l’hôpital Nicolás Peña, et les témoignages de voisins présentés par sa mère, ont convaincu la magistrate Eva Ferreiro Estévez, présumant alors, sans avoir besoin de preuves directes, que le malaise que doit représenter pour une personne le fait de s’identifier publiquement avec un nom qui révèle cette discordance est bel et bien réel. Il semblerait donc que le changement effectif de sexe de Marc par une intervention chirurgicale ne puisse être possible avant sa majorité ; cela règle déjà un problème, soit celui d’un consentement pleinement éclairé — aucun enfant, aucun adolescent, si brillants soient-ils, ne peuvent exercer un jugement éclairé sans avoir tout d’abord été confronté aux aléas de la vie.

Comme les choses n’arrivent jamais seules, depuis cette décision judiciaire de 2016, en Espagne, plus de cinq cents autres enfants sont en attente d’un processus de changement de prénom. Un arrêt de la Cour suprême espagnole a entériné l’idée que les mineurs transgenres peuvent changer de sexe de manière institutionnelle s’ils sont suffisamment matures[4]. Lors de son discours à l’Assemblée d’Estrémadure[5], celle qui se fait désormais appeler Elsa, âgée de huit ans, a livré un discours hautement émotif :

« Je suis une jeune fille transsexuelle, je vis à Arroyo de San Silván, et depuis quatre ans, je suis en train de faire un voyage important, celui du chemin de mon bonheur. […] Je suis à l’école Nuestra Señora de la Soledad, l’école de mon village, et j’ai eu la chance que mes camarades de classe me comprennent depuis le premier jour. […]) J’ai eu la chance de naître dans mon village. Tout le monde là-bas sait que je suis une fille transsexuelle[6]. »

Si ce discours a été sa première action, le premier geste public qui a fait d’elle la « Greta d’Estrémadure » qui, dès son plus jeune âge, s’est rapidement identifiée à la féminité, il faut aussi considérer que ce discours n’a rien d’anodin, car il a une forte portée politique et sociétale :

« Je voulais dire que j’existais. Je ne crains pas les gens qui disent à la télévision que les transgenres n’existent pas. Il est toujours nécessaire de rappeler que moi seule aie le droit de me dire comment je me sens. Quatre ans plus tard, les gens continuent de se tromper. Comme si quelqu’un pouvait juger que je sois trans ou non. [Et] la chose la plus importante que j’ai à dire est la suivante : Mesdames et Messieurs les politiques, continuez à faire des lois qui reconnaissent la diversité des personnes. Par-dessus tout, les personnes transgenres ont le droit d’être qui elles sont. Ne laissez personne nous priver de notre bonheur. [Et] je demande donc à une figure publique comme Greta[7] de ne pas nous laisser tomber[8]. »

Il y a, dans ce discours d’Elsa, quatre idées à retenir qui dessinent la trame de ce que représente, signale et signifie aujourd’hui le corps : « moi seule aie le droit de me dire comment je me sens » ; « ne laissez personne nous priver de notre bonheur » ; « les gens continuent de se tromper » ; « faire des lois qui reconnaissent la diversité des personnes ». En fait, ces idées à propos du corps et de son ressenti relèvent de trois idées structurantes qui ont traversé les XXe et XXIe siècles.

Premièrement, la notion voulant que la nature constitue une limite absolue est sur son déclin, car le corps, conçu comme un projet, ouvre dorénavant des possibilités inédites, puisqu’il est possible de le transformer et de le modifier. Retravailler le corps et le refaçonner n’est plus simplement une question de savoir s’il est possible ou non de le faire, mais bien une question identitaire et de choix personnel.

Deuxièmement, si le corps est à ce point le porteur d’une identité sociale, si le corps est à ce point une plateforme sur laquelle s’érige la personnalité, il s’ensuit forcément et logiquement qu’il peut être aussi sculpture de soi. De là, le passage du corps «contenant» au corps «contenu».

Troisièmement, le transhumanisme, depuis la fin du XXe siècle, n’a de cesse de prétendre que le corps peut être augmenté et modifié, faisant de ce dernier un contenant dans lequel différents contenus peuvent être transvasés. Il s’agit bien là d’une sculpture de soi, et les transgenres ne se doutent en rien qu’ils sont la figure de proue des valeurs prônées par le transhumanisme.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2021


Références

[1] Normal et socialement accepté par la majorité des gens qui n’ont pas adhéré au discours trans.

[2] Martinez, A. (2016, 16 septembre), Un niño transexual de 8 años, el más joven de Galicia en cambiar su nombre, La Voz de Galicia, URL : https://tinyurl.com/582pst8a.

[3] La dysphorie de genre survient du moment qu’une personne ressent un décalage entre le sexe biologique qui lui a été attribué à la naissance et le sexe auquel elle ne s’identifie pas ou qu’elle ne ressent pas comme étant le sien.

[4] Palomo, D. (2019, 18 décembre), Elsa, « la Greta transexual » extremeña y otros 500 niños que cambiarán de sexo en su DNI, El Español, URL: https://tinyurl.com/kytry34w.

[5] Estrémadure, région historique de l’Espagne, partie sud-ouest de la Meseta, correspondant aux actuelles provinces de Badajoz et Cáceres, et constituant depuis 1983 une communauté autonome [Source : Larouse].

[6] Idem.

[7] Faire ici appel à Greta Thunberg comme figure d’autorité tombe sous le sens, car ne représente-t-elle pas cette génération d’adolescents qui s’autorise à tancer les générations précédentes ? Greta Thunberg et ses ersatz représenteraient ainsi l’avenir de l’humanité sans avoir vécu le patheï mathos de la vie et de tous les inconvénients qui l’accompagne. Chaque époque se donne les héros qu’elle veut bien.

[8] Idem.

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Ce numéro veut relever deux phénomènes. Premièrement, le corps conçu comme un projet ouvre dorénavant des possibilités inédites, puisqu’il est possible de le transformer et de le modifier. Sur le plan biologique, changer de sexe indique dorénavant que le corps n’est plus considéré comme une essence, mais bien comme une plateforme fluide et flexible à partir de laquelle peuvent être élaborés différents projets au fil du temps. Deuxièmement, rendre visite à son médecin s’est aussi la possibilité de se voir prescrire toute une batterie de tests qui rapproche d’autant l’horizon de la peur face à sa propre condition de santé. D’un côté, la crainte de ne pas vivre avec l’appareillage génétique approprié pour le reste de ses jours, de l’autre, la crainte qu’un quelconque dérèglement, caché dans le corps, biochimique ou génétique, puisse écourter l’espérance de vie. Dans un cas comme dans l’autre, rien ne garantit que les interventions proposées puissent reculer d’autant cet horizon de la peur qui s’est graduellement dessiné dans la psyché de l’individu.

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