La soumission incontestée au travail

L’idéologie ne relève pas seulement de nos expériences vécues, elle est plus souvent qu’autrement le produit de celles-ci. Par exemple, notre engagement idéologique envers le travail est le résultat d’une activité incessante et répétée ; nous nous appliquons, jour après jour, à travailler, que l’intérêt y soit ou non. Et il n’y a rien que nous fassions avec autant de régularité, d’intensité et de soumission incontestée que le travail. Nous rationalisons nos expériences quotidiennes en façonnant des systèmes de croyances pour les accommoder, et non l’inverse. À ce titre, le philosophe Blaise Pascal avait bien vu la chose : du moment où le scepticisme remplace la croyance pure, en particulier chez les pratiquants religieux les plus dévoués, c’est la fréquentation régulière de l’église, ou la prière, qui inculque la foi. Autrement dit, si, chaque soir, avant de se coucher, l’on croise les mains et que l’on prie, on finira par croire en Dieu1.

Cette dimension éthique du travail n’est pas la seule à structurer notre perception du travail : le besoin de prouver que nous sommes des citoyens dignes de s’intégrer à la société capitaliste y joue également un rôle non négligeable. Ceux qui sont jugés dignes de ce qu’ils accomplissent, sont ceux qui peuvent prouver qu’ils effectuent un travail rémunéré légitime, ou qu’ils l’ont fait dans le passé, ce qui signifie donc qu’ils ont bel et bien contribué au bien-être collectif de la nation. Ce faisant, ils peuvent bénéficier de certains avantages, droits, privilèges, et autres prestations de toutes sortes.

Si l’éthique du travail a historiquement été associée à l’identité de classe des producteurs depuis la Révolution industrielle, Aristote, à l’inverse, affirmait que le loisir, et non le travail, était la sphère de la vie dans laquelle notre véritable moi peut se réaliser, où les humains s’efforcent d’atteindre la perfection. La manière de combler nos temps libres a longtemps été la question d’une vie orientée vers un but, et en ce sens, l’essor du capitalisme a donné lieu à une nouvelle conceptualisation du travail et du moi.

Par exemple, la bourgeoisie montante des premiers pays capitalistes, au XIXe siècle, s’est distinguée de l’aristocratie parasitaire des siècles précédents en se concentrant sur son propre statut de classe productive. Son sens de la valeur, et sa prétention au pouvoir, reposaient sur une éthique du travail que ses membres considéraient comme générant la véritable richesse de la société. Cela signifie que l’éthique du travail, telle que nous la connaissons, n’a pas été conçue comme un ethos arbitraire du capitalisme ; en fait, la bourgeoisie l’a d’abord expérimentée sur elle-même.

Vers la fin du XIXe siècle, alors que l’oisiveté devenait peu à peu le symbole de la réussite des élites, les mouvements de la classe ouvrière ont par la suite presque adopté la même position. Il fallait vendre son travail pour survivre, mais ce travail remplissait aussi une fonction socialement utile en produisant les choses essentielles à tout ce qui permet de faciliter la vie au quotidien. La signification des travailleurs en tant que classe découlait donc de leur prétention à être les fournisseurs du bien commun.

Les économistes politiques classiques —John Stuart Mill, David Ricardo, Adam Smith — et leur principal critique, Karl Marx, ont exprimé à un moment ou l’autre une sorte de version progressiste de l’éthique du travail. À cette époque, il n’y avait pas que le refrain capitaliste du travail qui prévalait, car mêmes les chantres du socialisme cherchaient à élever le travailleur-sujet au rang de héros de la société. Quelle que soit la politique, capitaliste ou socialiste, l’avantage de cette perspective est que nous pouvons considérer l’éthique du travail comme un produit social, et non comme un commandement divin ou une vérité anhistorique. Et parce que nous ne sommes pas nés avec une éthique du travail, elle doit être apprise.

Toutefois, quelle éthique peut être apprise en travaillant pour l’économie mobile (Gig Economy) ? Dans cette économie, où les entreprises s’appuient davantage sur les pigistes et les travailleurs indépendants, engagés pour une courte durée plutôt que sur le personnel permanent, c’est-à-dire un travail ponctuel pour lequel une personne est payée de manière occasionnelle, comment devient-il possible de fonder une quelconque éthique du travail du moment que celui-ci est ubérisé ?

Par exemple, faire des courses pour Uber, ou faire des livraisons pour les plateformes qui proposent des repas livrés à la maison ou sur les lieux du travail, ne fournira jamais un revenu suffisant pour assurer une subsistance de base qui, de surcroit, ne procure, au demeurant, aucun plaisir dans le travail offert. En quoi ce type de travail peut-il être considéré comme une récompense suffisante pour participer au soutien d’une telle société ? Comment la chose peut-elle devenir une éthique du travail ?

À ce titre, on aura tout intérêt à visionner cette vidéo où des sociologues du travail expliquent les tenants et aboutissants concernant les transformations contemporaines du rapport au travail.

Au fur et à mesure de son développement, l’économie mobile2 est devenue une partie intrinsèque de notre société numérique. Mais sa croissance fulgurante n’a pas laissé beaucoup de place à la réflexion sur l’impact qu’elle pourrait avoir sur la société et l’emploi, sans compter que les avantages et les risques de ce mode de travail font encore l’objet de nombreux débats. Travailler de manière plus flexible est présenté par certains comme le nec plus ultra en matière d’emploi, tout en offrant une grande liberté à ceux qui le souhaitent ; c’est leur prétention. Cependant, les travailleurs à temps partiel ne bénéficient pas des mêmes avantages que les employés à temps plein, ce qui les prive de la sécurité d’emploi et de la tranquillité d’esprit dont jouissent les employés à temps plein. En outre, les grandes entreprises sont accusées de profiter de l’instabilité des travailleurs.

Cet aspect de l’économie mobile permet aux petites entreprises de rivaliser avec les énormes concurrents, souvent multinationaux, en utilisant la même technologie qui a permis à ces derniers de se développer en premier lieu. La possibilité de mettre en relation les prestataires de services et les clients, d’automatiser la planification et la communication, d’optimiser l’acheminement et d’intégrer le paiement dans une plateforme unique, permet plus que jamais aux PME de rester compétitives. De là, la possibilité pour une petite entreprise d’embaucher des travailleurs temporaires pour répondre à la demande, et de se contenter d’un personnel réduit lorsqu’elle n’a pas besoin de plus d’employés, est un avantage considérable pour concurrencer les grandes entreprises. Y a-t-il toutefois des effets négatifs plus larges sur l’emploi et l’économie en général ?

Le travail temporaire et irrégulier peut être une aubaine pour ceux qui recherchent un revenu supplémentaire, ou qui ont des horaires imprévisibles, mais il y a une énorme classe moyenne qui dépend fortement de l’économie mobile, qui ne peut pas se permettre l’instabilité, et qui n’est en rien payée équitablement pour la quantité de travail exécutée. Autrement dit, travailler dans l’univers de l’économie mobile n’offre à qui que ce soit la sécurité d’emploi nécessaire pour planifier sa vie, ni ne permet d’éprouver un sentiment de fierté ou d’appartenance comme c’est parfois le cas pour certains emplois à temps plein.

En revanche, pour les adeptes de l’économie mobile, il s’agit là de la meilleure chose qui leur soit arrivée depuis l’entrée en vigueur des droits de l’emploi équitable : ils sont libres de choisir leur mode de rémunération, leurs horaires de travail et le temps qu’ils consacrent à leurs propres intérêts. Pour ceux qui en dépendent, la nécessité de chercher constamment du travail sans revenu garanti et sans cadre juridique permettant de protester contre un traitement injuste, il s’agit là d’un cauchemar.

Finalement, au lieu de remplacer l’emploi à temps plein par tous ces emplois éphémères de l’économie mobile, peut-être devrions-nous penser à rendre l’emploi à temps plein lui-même plus flexible, en permettant, par exemple, aux employés à temps plein d’être libres de travailler quand et où ils le souhaitent ? Si la pandémie nous appris une chose avec le télétravail, c’est bien celle-ci, mais il ne faudrait pas pour autant tomber dans le piège de la technologie salvatrice.

Références

1. Adapté en partie de la réflexion du sociologue Jamie McCullum intitulée The tyranny of work, 28 janvier 2020.

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Le discours de la Silicon Valley annonce à ce point un avenir radieux et des lendemains qui chantent pour tous, qu’il est particulièrement difficile de s’opposer à ses merveilles technologiques. Le mythe de la technologie salvatrice a la vie dure, parce que la technologie promet. Terminé l’Avenir radieux meurtrier. Terminé les professions de foi politiques et destructrices du siècle dernier. Bienvenue à l’avenir radieux des technologies numériques et de l’intelligence artificielle. Bienvenue à cette profession de foi tout en douceur qui n’exige rien de nous. Ici, aucun prosélytisme. Que notre simple consentement à utiliser des technologies toujours plus enchanteresses les unes que les autres. Les élites technologiques ne veulent surtout pas être le berger ou le chien du troupeau. Elles n’aspirent qu’à une seule chose, être notre compagnon, que nous les suivions là où elles veulent bien aller, que nous adoptions sagement et docilement leurs technologies.

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