Gymnase urbain

La cité est aussi devenue un gymnase aux frontières floues et indéfinies, un vaste terrain d’entraînement — le territoire (voir photo ci-dessus). C’est aussi la métaphore d’une société qui se veut en santé et qui espère sinon l’atteindre, du moins la conserver — le social et le sociétal.

Le moindre trottoir, le moindre parc, le moindre boisé, la moindre piste cyclable, sont, chaque jour, envahis par des hordes de gens en survêtement — ces lieux deviennent des repères visuels de la santé qui tracent ainsi des réseaux et des parcours visuels du mieux-être. Le fait de faire du jogging ou du vélo dans un parc urbain signale à tous que l’on prend soin de son corps — le corps en santé est repère visuel. Montrer que l’on transpire et que l’on respire et expire fortement envoient un signal supplémentaire, celui du nécessaire effort pour être et rester en forme, état jamais atteignable, car ne plus faire l’exercice auquel on s’adonne conduirait, selon la doxa de la remise en forme, le corps à dépérir — repère visuel du vieillissement.

À l’inverse des pratiques sportives en milieu fermé, le sport dans les espaces ouverts offre certains avantages pour de nombreuses personnes et cela se reflète dans le milieu urbain où de plus en plus de personnes pratiquent un sport dans des espaces ouverts plutôt que dans des installations spécifiques. Sentir la fraîcheur du soleil levant, celle de la chaleur du soleil du midi, ou celle plus fraîche du soleil couchant, ne se compare en rien au fait d’être enfermé entre quatre murs. Autrement, transpirer sous un soleil ardent, haleter alors que l’on croise un congénère qui, lui aussi, transpire et halète autant, c’est aussi montrer que l’effort requis pour être en santé est pris au sérieux. Mieux encore, courir alors qu’il neige ou qu’il pleut, c’est non seulement montrer son engagement envers sa propre santé, mais c’est aussi montrer que l’on est prêt à affronter l’adversité sous toutes ses formes.

L’activité sportive en milieu urbain n’est pas seulement qu’activité sportive, mais aussi activité sociale inscrite dans un espace et un territoire. Ici, tout devient repère visuel. Voir l’horizon devant soi et ne pas avoir les limites imposées par quatre murs, s’imprégner de la présence des arbres alors que l’on roule à vélo, voir le gris de l’asphalte sur lequel on court, apprécier l’impression d’infini d’un ciel bleu azur tout en pratiquant son activité préférée ne peut en rien se comparer à un gymnase.

Sur le plan social, alors que le gymnase ne permet de s’afficher qu’à un nombre restreint de personnes, souvent les mêmes, le milieu urbain permet de s’affranchir de cette contrainte. Tant mieux si l’on croise des gens que l’on connaît, car eux aussi se reconnaîtront dans cette pratique. À partir de nos vêtements et de nos accessoires, ils pourront juger de ce que l’on est prêt à investir pour assurer sa santé. Votre vélo a-t-il un cadre et des roues de fibre de carbone ? Combien coûte-t-il ? Toutes ces questions dépassent le strict cadre de la santé et renvoient à l’individu en société et de son besoin de reconnaissance.

Publié par Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue

Mes principaux champs de recherche sont la sociologie du discours et la sociologie visuelle.

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