Discours mobilisateurs

Mon champ de recherche scientifique est celui de l’analyse des conditions d’émergence des grands discours mobilisateurs. Pour parvenir à cette analyse, j’utilise la notion de mythe développée par Claude Lévi-Strauss, mais pas seulement.



Discours mobilisateur
Un discours mobilisateur fonctionne comme un mythe, au sens où l’entend Claude Lévi-Strauss, c’est-à-dire qu’il fournit un solide socle ontologique tout en définissant clairement les conditions générales de l’être, telles que les conditions de son existence, les possibilités qui s’offrent à lui et le devenir de sa personne.  À travers le discours mobilisateur, les sociétés reconstruisent certaines visions du monde. L’efficacité d’un discours mobilisateur « ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée » (Claude Lévi-Strauss).

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Élaboration d’un discours mobilisateur
Si on part du principe, comme l’avait entrevu Claude Lévi-Strauss, qu’un mythe contribue à organiser le monde, « que sa substance ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée », il doit forcément y avoir, dans le cours de l’évolution d’une société, des matériaux qui permettent de construire un discours mobilisateur. En fait, cette idée m’est venue lorsque je rédigeais ma thèse de doctorat intitulée Les conditions d’émergence de la lutte contre l’obésité, dans laquelle j’avais mis en évidence un phénomène sociohistorique fort intéressant : (i) la présence d’invariants historiques ; (ii) une idéologie qui fédère les invariants historiques ; (iii) des techniques et des technologies qui soutiennent l’idéologie fédératrice, lui permettant ainsi de se déployer à grande échelle ; (iv) l’élaboration d’un vocabulaire propre à l’idéologie fédératrice, autorisant ainsi la construction d’un discours mobilisateur. Ce sont là les différentes étapes qui permettent à un discours mobilisateur de se constituer. [article]

Si un discours mobilisateur se constitue, c’est qu’il y a un discours mobilisateur existant à remplacer, ou qu’il y a montée d’un discours mobilisateur à contrecarrer. Il a pour vocation à modifier en profondeur ce qui existe déjà, à installer un nouveau système normatif de valeurs sociales, à mobiliser à la fois les individus et les institutions, à transférer vers certaines classes d’individus les impacts de ces transformations alors que d’autres en bénéficient immédiatement. Cette dynamique de remplacement a la caractéristique particulière de ne montrer que les aspects positifs du nouveau discours mobilisateur tout en occultant les impacts du discours mobilisateur de remplacement — populations affectées, impacts économiques, politiques, juridiques, technologiques et sociaux —, car ils occulteraient la finalité du discours mobilisateur qui se met en place — cela se nomme une transformation performative.

Fonctions du discours mobilisateur
Le discours mobilisateur explique tout d’une certaine réalité, il séduit par ce qu’il promet, il justifie par la démonstration, il mobilise dans un but donné, par l’effet de croyance partagé à la fois par l’individu et le collectif, et il évolue, car sa charge symbolique est susceptible d’évoluer à travers le temps en fonction de changements qui interviennent dans la structure de la société. [article]

Déclin d’un discours mobilisateur
Un discours mobilisateur amorce son déclin du moment où certaines unités constituantes n’arrivent plus à jouer leur rôle d’opposition, empêchant par le fait même le passage de certains énoncés constatatifs au statut d’énoncés performatifs, bloquant ainsi la production d’énoncés susceptibles d’alimenter le socle épistémique du discours mobilisateur.
*  Par exemple, et pour le moment, et ce n’est qu’une hypothèse de travail, il se pourrait bien que la relation d’opposition des deux termes d’un binôme d’une unité constituante soit à ce point radicale ou bancale, qu’elle n’arrive plus à se constituer comme unité constituante.


Unité constituante
Présupposé représentant le réel et transmis implicitement comme une évidence à travers un ou plusieurs binômes (ontologie).

Binôme
Ensemble de deux monômes irréductibles l’un par rapport à l’autre et exprimé sous la forme d’une opposition.
* Par exemple la « calorie » est l’une des multiples unités constituantes liés au discours mobilisateur de la saine alimentation. Si on procédait au recensement de toutes les unités constituantes du discours mobilisateur de la saine alimentation, on mettrait ainsi en évidence un ensemble de binômes qui constituent ce discours mobilisateur. Par exemple, l’unité constituante aliment sain =  sain/malsain, industriel/biologique, avec-gras/sans-gras, avec-sel/réduit-en-sel, avec-gluten/sans-gluten, avec-fibre/sans-fibre, avec-omega3/sans-omega-3, etc. [article]

Énoncés constatatifs
Chaque binôme d’une unité constituante permet de produire un ensemble d’énoncés constatatifs qui disposent d’une capacité prédictive (processus de prédiction), car il décrit une relation de cause à effet : si, dans un contexte X, on applique des méthodes Y, on obtiendra des résultats Z observables.
* Par exemple,  lorsque des chercheurs avancent que le curcuma est un aliment anticancer (contexte X), parce que des méthodes très avancées de cristallographie aux rayons X (méthodes Y) montrent que l’ingrédient actif du curcuma, la curcumine, bloque spécifiquement l’activité d’une enzyme essentielle à la croissance des tumeurs (résultats Z observables), il y a là un énoncé constatatif — il est prédictif. Que l’expérience ait été menée in vitro plutôt qu’à travers une étude longitudinale n’a aucune importance — même si l’étude longitudinale ne montre aucun résultat concluant —, car il y a effectivement là une démonstration qui prédit.

Transformation performative
Afin de simplifier la réalité complexe exprimée par les énoncés constatifs, ceux-ci passent du statut constatif à celui de performatif : ils réalisent ce qu’ils énoncent, font advenir une réalité et peuvent même éventuellement fournir une interprétation totale d’une certaine réalité — c’est un exercice de synthèse qui agit comme treuil ontologique, c’est-à-dire qui révèle de nouveaux éléments de ladite réalité.
* Par exemple, l’expression urgence climatique est un énoncé performatif, car il fait advenir les actions à mettre en oeuvre pour contrer le réchauffrement climatique.

Transformation performative et socle épistémique du discours mobilisateur
La transformation performative permet de constituer les grands principes qui conditionnent la structure discursive du discours mobilisateur. Cette structure discursive se déclinera à la fois sous la forme d’énoncés dans les médias, d’une vaste littérature, de recherches scientifiques, de colloques, de manifestations et de prises de positions.

Énoncés performatifs
Le fait d’utiliser un énoncé performatif fait alors advenir une réalité, et peut même éventuellement fournir une interprétation totale d’une certaine réalité. L’énoncé performatif se constitue à partir de trois processus : l’aveuglement sélectif et la gradation de la charge symbolique.
* Par exemple, l’expression urgence climatique est un énoncé performatif, car il fait advenir les actions à mettre en oeuvre pour contrer le réchauffrement climatique.

processus d’adhésion

  • dans un contexte X, celui qui propose des mesures Y doit croire en l’efficacité de celles-ci et dans l’efficacité des méthodes et des applications qui en découlent ;
  • dans un contexte X, celui qui applique des mesures Y doit croire dans les dires de celui qui les propose ;
  • dans un contexte X, la collectivité doit croire dans la relation qui s’établit entre celui qui propose des mesures Y et ceux qui les appliquent.

processus  d’aveuglement sélectif
Du moment qu’un énoncé constatatif subit une transformation performative, celle-ci permet d’en assurer efficacement sa diffusion et sa promotion à travers quatre processus : l’autovérification, la suppression de la vérification, l’automythification, l’occultation.

  • autovérification
    En sus de sa capacité prédictive, un énoncé performatif dispose d’une stratégie particulièrement efficace : il n’est pas nécessaire de vérifier la validité du résultat attendu par un énoncé constatatif, car l’argument « dans un contexte X, si des mesures Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables » suffit à admettre qu’il y a réellement une relation de cause à effet, alors qu’il n’existe la plupart du temps qu’une simple corrélation. Conséquemment, le résultat se vérifie de facto et passe dans la catégorie « tend à démontrer ».
  • suppression de la vérification
    Lorsque les médias de masse et les médias sociaux se font la courroie de transmission d’un énoncé performatif, le résultat de l’énoncé constatatif initial, en plus de s’autovérifier de facto, passe automatiquement de la catégorie « tend à démontrer » à « contribue effectivement ». Avec l’aide des médias de masse et des médias sociaux, la distance temporelle et scientifique pour confirmer ou non l’énoncé constatatif initial s’efface totalement. Cette capacité d’un énoncé performatif à gommer le temps requis pour effectuer la vérification du résultat attendu contribue ainsi à renforcer l’idée que la prétention de l’énoncé constatatif initial à prédire est réelle.
  • automythification
    Un énoncé performatif possède la capacité de faire glisser un objet de sa catégorie sémantique d’origine vers une autre catégorie sémantique tout en ne perdant pas les caractéristiques intrinsèques de sa catégorie d’origine. Que l’objet perde au fil du temps ses propriétés en sus n’a pas d’importance, car elles seront rapidement remplacées par de nouvelles, la science et la technologie y pourvoyant systématiquement par leur retour incessant à la planche à dessin. L’objet est donc constamment soumis à un processus de remythification.
    * Par exemple, le concept même d’intelligence artificielle est éloquent à cet égard. La chose va comme suit : (i) l’intelligence — faculté de comprendre, de connaître, de saisir par la pensée — est à l’origine une catégorie sémantique qui s’applique à l’être humain, c’est-à-dire que l’intelligence est tributaire d’un substrat biologique ; (ii) en adjoignant l’adjectif artificielle au mot intelligence, on ajoute alors une nouvelle catégorie qui suppose dès lors que l’intelligence n’est pas obligatoirement tributaire d’un substrat biologique, c’est-à-dire que, au fil des découvertes scientifiques, l’intelligence acquiert de nouvelles propriétés qui peuvent être retenues ou rejetées, sans pour autant affecter les propriétés intrinsèques de sa catégorie d’origine.
    occultation
    Un énoncé performatif occulte sa finalité intrinsèque en la masquant sous un amoncellement de significations secondes purement formelles.
    * Par exemple, entre le parent et tous les dangers potentiels qui risquent d’affecter la santé de bébé, lorsque celui-ci décide d’acheter un berceau fait de bois non traité et un matelas cousu main, il accorde à ce berceau et ce matelas, dont les fonctions initiales sont de permettre à l’enfant de dormir, une autre fonction, celle de ne pas exposer son enfant aux produits toxiques qui entrent dans la fabrication d’un berceau et d’un matelas commerciaux. La fonction d’usage d’un berceau — dormir — fait de bois non traité n’est plus l’objet de l’activité initiale de ce même berceau, elle n’est qu’une cause immédiate pour neutraliser le danger. Dans le même ordre d’idées, le pain et les céréales de grains entiers, tout comme le thé vert, le chocolat noir, le curcuma, les petits fruits rouges gorgés d’antioxydants, etc., entrent dans la même logique.

processus de gradation de la charge symbolique
Au fil du temps, les unités constituantes connaissent une transformation croissante de leur charge symbolique (gradation) afin de mieux refléter le développement de la structure discursive du discours mobilisateur, et les moments où se produisent cette gradation ont tendance à se rapprocher au fil du temps.
* Par exemple, depuis les années 1960, les unités constituantes du discours mobilisateur environnementaliste sont ainsi passés de la pollution (1960), au trou dans la couche d’ozone (1970), au développement durable (1980), au gaz à effet de serre et au réchauffement climatique (1990), aux changements climatiques (2000), au dérèglement climatique (2014), à l’urgence climatique (2015), à l’effondrement climatique (2018).

© Pierre Fraser (Ph.D.), Georges Vignaux (Ph.D.), 2019