La montée en puissance des nerds

Domination technologique → Montée en puissance des nerds

J’invite le lecteur à une réflexion à la fois sociologique et philosophique sur les technologies et leurs impacts sur nos sociétés et nos vies. Rien de compliqué, juste des réflexions que vous lirez quand vous le voudrez bien. Pourquoi ? Parce que je pense qu’il faut philosopher sur la place de la technologie dans la société.


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Je veux être clair. Je ne suis ni technophile ni technophobe. J’observe. J’analyse. Je joue à l’historien. Je me prends parfois pour un sociologue, ce que je suis pourtant. Je tente une archéologie du savoir. Je considère simplement que le nerd est l’homme de l’époque. Je considère que tout ce courant d’autonomisation et d’augmentation de l’individu est la nouvelle nouvelle chose, le zeitgeist. Il est impératif de s’en préoccuper.

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Le nerd est définitivement l’homme de l’époque. Les technologies numériques doivent impérativement percoler de son cerveau. Il est celui qui commande sans pour autant détenir un quelconque pouvoir politique. Il est celui que le peuple appelle. Le nerd est maître et seigneur en lui et autour de lui, ne nous en déplaise.

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Le nerd a la volonté de ramener la multiplicité à la simplicité, et il le fait en développant des technologies qui incarnent justement cette démarche : la convivialité et la dissolution de la technologie dans l’environnement font en sorte qu’elles deviennent invisibles, que plus personne ne se rend compte qu’elles sont là et omniprésentes. Le nerd « a une volonté qui garrotte, qui dompte, une volonté tyrannique [fort bien camouflée] et véritablement dominatrice[1]. » Le nerd est indubitablement l’homme de l’époque, car il a su faire en sorte que la liberté soit désormais sous la surveillance des minorités et non celle de l’État ; un coup de génie.

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L’intention avouée du nerd vise à l’incorporation d’expériences nouvelles dans la vie de chacun d’entre nous par technologies interposées, à « l’insertion de choses nouvelles dans des agencements anciens, — la croissance donc ; plus précisément, le sentiment de croissance, le sentiment de force accrue[2]. » C’est une convocation à révéler cette force créatrice et formatrice qui nous habite tous, cette volonté de puissance et de victoire sur le monde « qui rôde et virevolte avec convoitise autour de tous les royaumes à venir[3]. »

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Le nerd est porteur d’un grand projet pour chacun d’entre nous. Que « s’unissent la créature et le créateur : en l’homme il y a de la matière, du fragment, de la profusion, de la glaise, de la boue, de l’absurdité, du chaos ; mais en l’homme, il y a aussi du créateur, du sculpteur, de la dureté du marteau, de la divinité spectatrice et du septième jour[4]. » Comment ne pas apprécier le nerd ?

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Pour pasticher Nietzsche, le « connaître » du nerd est un créer, son créer est un légiférer, sa volonté de vérité est volonté de puissance. Ne faut-il pas nécessairement qu’existe le nerd pour le plus grand bien de chacun d’entre nous ?

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Utiliser les technologies conçues, développées, fabriquées et distribuées par les nerds, n’est-ce pas le sentiment du plaisir courageux que suscite le vouloir d’en posséder une ou plusieurs ?

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Chaque externalisation d’un élément de notre cognition par les technologies numériques nous fait gagner chaque fois un nouvel élément de cognition qui était jusque-là non exploité ou peu exploité. Le cerveau n’a pas fini de nous révéler comment il peut lui-même se reconfigurer, car nous n’avons strictement aucune idée des technologies qui externaliseront telle ou telle fonction cognitive. Vu sous l’angle de la volonté de puissance, c’est une simple question de devenir plus et rien d’autre.

9

Il y a en nous un impératif catégorique : devenir plus. La volonté de domination de soi ne cesse de croître, une volonté portée par les technologies numériques. Une volonté de vie qui « s’intensifie jusqu’à se faire volonté de puissance inconditionnée[5]. »

10

L’homme était humain, peut-être trop humain, et le nerd a pris sur lui-même de le transformer. Spinoza ne disait-il pas : « Nous ne savons pas ce que peut le corps »… Les nerds ont déchaîné des puissances prodigieuses, des chimères énergiques et des illusions heureuses. Ils ont fait de nous des êtres de puissance. Peut-être sont-ils en train de préparer l’avènement du surhumain annoncé par Nietzsche…


[1] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § VII.230.

[2] Idem.

[3] Idem., § VII.226.

[4] Idem., § VII.226.

[5] Idem., § II.43.