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action

séduire


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Un discours mobilisateur séduit par ses promesses, car celles-ci ouvrent la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur.


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prédire


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Un discours mobilisateur prédit avec un certain succès ce qu’il promet, car il est en mesure d’affirmer que, dans un contexte X, si des mesures et/ou méthodes Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables.


action

accepter


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Un discours mobilisateur provoque l’adhésion à ses promesses par l’effet de croyance partagé à la fois par l’individu et le collectif.


action

mobiliser


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Un discours mobilisateur mobilise parce qu’il fait appel à quatre processus discursifs : la suppression de la vérification, l’autovérification, l’automythification, l’occultation des effets négatifs.


hypothèse

fait social total


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Si un discours mobilisateur parvient à mobiliser à la fois les individus et les institutions, il peut dès lors se constituer comme fait social total.

séduction

Un discours mobilisateur séduit par ses promesses, car celles-ci ouvrent la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur.

Du moment que les promesses — médecine, pharmacologie, génétique, biotechnologies, nanotechnologies, sciences cognitives, bioinformatique, intelligence artificielle — présentent un corps délivré de ses propres facteurs de risque, il séduit de facto. Par exemple, lorsque des algorithmes d’intelligence artificielle promettent d’identifier précocement, et ce, de la façon la plus efficace possible, une tumeur à un sein à partir de fichiers provenant d’un quelconque appareil d’imagerie médicale, il y a là une séduction puissante qui agit sur l’oncologue, car cette performance par technologie interposée lui permettra éventuellement d’agir plus précocement et efficacement pour éradiquer un cancer potentiel. Ici, ce sont les conditions générales de l’existence d’une femme qui seront convoquées, car ce repérage effectué par une technologie artificiellement intelligente déterminera d’autant les possibilités de traitements qui s’offrent à elles face au devenir de sa propre personne. Autre exemple, le discours des nutritionnistes à propos des Omega-3 ou du chocolat noir mise sur le fait que ces nutriments réduisent les accidents cardiovasculaires et qu’ils améliorent la santé globale. Ce faisant, les fabricants d’Omega-3 ou de chocolat noir définissent clairement les possibilités que ces nutriments offrent à chaque membre de la société et la nature même de leur devenir.

En fait, le discours de la saine alimentation est fédéré par un discours fédérateur très séduisant, celui de la vie prolongée en santé. En fait, nous tenons tellement au sens de notre durée par toutes les fibres de notre être, qu’il est fort peu probable que nous puissions réellement sortir du discours de la santé. Il faut aussi comprendre que le mythe de la victoire de la raison scientifique sur l’aspect inéluctable de la mort est inévitable. D’ailleurs, les expressions « La science a prouvé que… », « Les scientifiques pensent maintenant que… », ou « Il a été scientifiquement démontré que… » sont de puissants vocables fédérateurs du discours de la durée personnelle. Pour s’en convaincre, il suffit de voir comment les gens ont modifié leurs pratiques alimentaires pour adopter une saine alimentation, comment ils se sont mis au jogging, à quel point ils ont investis dans des bracelets numériques qui leur renvoient l’état de leur métabolisme, à quelle fréquence ils consultent leur médecin, et dans quelle mesure certains se tournent vers les médecines alternatives.

Conséquemment, étant donné que la santé n’est pas et ne sera jamais un état atteint une fois pour toutes, mais bien un processus, la prolongation de la vie devient forcément un problème d’ingénieur à qui l’on demande de corriger ce qui ne fonctionne pas ou qui risque un jour de tomber en panne. Elle est là la promesse de tous ceux qui proposent un corps délivré de ses propres facteurs de risque. Ce genre de promesse ne peut fait autrement que séduire.

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prédiction

Un discours mobilisateur prédit avec un certain succès ce qu’il promet, car il est en mesure d’affirmer que, dans un contexte X, si des mesures ou méthodes Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables.

Lorsque des algorithmes d’intelligence artificielle sont implantés dans des technologies déjà existantes, celles-ci deviennent irrémédiablement plus efficaces et plus performantes, et ce, parfois, de plusieurs degrés. Autrement dit, dans un contexte X, lorsque des systèmes Y d’intelligence artificielle sont installés, des résultats Z sont directement observables et probants. De là, le caractère hautement prédictif de ces systèmes, d’où la grande séduction qui en découle et qui exerce un effet mobilisateur : ils fonctionnent et répondent selon les critères prévus.

Autre exemple, le biologiste, ou le médecin, ou le nutritionniste, à travers l’édifice de la science, a acquis la certitude que le thé vert peut combattre le cancer1, réduire la pression artérielle2, éliminer les radicaux libres3, abaisser le taux de mauvais cholestérol4, soulager l’asthme5, conduire à la perte de poids6, réduire les infections7, contrôler l’athérosclérose8. Ici, l’efficacité des solutions passe par l’autorité scientifique des études proposées auprès des préventionnistes et des nutritionnistes. Autrement dit, la science a démontré que la consommation de thé vert (contexte), consommé selon certains critères (méthode), aide à préserver la santé (résultats).

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Références
1 « […] En buvant quotidiennement du thé vert, vous soumettez donc votre corps à des doses d’ECGD suffisantes pour bloquer la progression de microtumeurs en cancers virulents ! […] De nombreuses études scientifiques suggèrent que la consommation régulière de thé vert joue un rôle important dans la réduction du risque de développer plusieurs cancers, notamment ceux de la prostate, de la vessie, de l’estomac ainsi que du sein. » (Béliveau, R. (2005), Boire du thé vert pour prévenir le cancer, Montréal : Le Journal de Montréal, 25 novembre, p. 51).
2 Holmes, E., Loo, R.L., Stamler, J. et als (2008), « Human metabolic phenotype diversity and its association with diet and blood pressure », Nature, vol. 453, p. 396-400.
3 Blot, W., Li, J., Lot, W., Taylor, P. (1993), « Nutrition intervention trials in Linxian, China : supplementation with specific vitamin/mineral combinations, cancer incidence, and disease – specific mortality in the general population », Journal of National Cancer Institute, vol. 85, p. 1483-1491.
4 Teddy, T. C., Koo, Y., Koo, M. (2000), « Chinese green tea lowers cholesterol level through an increase in fecal lipid excretion », Life Sciences, vol. 66, n° 5, p. 411-423.
5 Donà, M., Dell’Aica, I., Calabreset, F., et als, « Neutrophil Restraint by Green Tea: Inhibition of Inflammation, Associated Angiogenesis, and Pulmonary Fibrosis », The Journal of Immunology, vol. 170, p. 4335-4341.
6 Westerterp-Plantega, M.S., Lejeune, M., Kovacs, E. (2005), « Body Weight Loss and Weight Maintenance in Relation to Habitual Caffeine Intake and Green Tea Supplementation », Obesity Research, vol. 13, p. 1195–1204.
7 Weber, J.M., Imbeault, L., Ruzindana-Umunayana, A., Sircar, S. (2003), « Inhibition of adenovirus infection and adenain by green tea catechins », Antiviral Research, vol. 58, n° 2, p. 167–173.
8 Sasazuki, S., Kodama, H., Yoshimasu, K., et als (2000), « Relation between Green Tea Consumption and the Severity of Coronary Atherosclerosis among Japanese Men and Women », Annals of Epidemiology, vol. 10, n° 6, p. 401–408.

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acceptation

Un discours mobilisateur provoque l’adhésion à ses promesses par l’effet de croyance partagé à la fois par l’individu et le collectif.

Trois conditions essentielles doivent être réunies pour qu’une masse importante de gens adhèrent à un discours mobilisateur : croire en l’efficacité de ce qui est proposé ; croire dans le dires de celui qui confirme l’efficacité de ce qui est proposée ; croire que ce qui est proposé et appliqué est efficace.

Condition 1

Celui qui propose des technologies issues de tel ou tel domaine doit croire en l’efficacité de ses propres technologies et dans l’efficacité des méthodes et des applications qui en découlent.

Des chercheurs de l’université de Kaunas, en Lituanie, ont mis au point une méthode basée sur des algorithmes d’apprentissage profond (intelligence artificielle) qui permet de prédire l’apparition éventuelle de la maladie d’Alzheimer à partir d’images cérébrales avec une précision de plus de 99 %. La méthode a été mise au point lors de l’analyse d’images IRM fonctionnelles obtenues chez 138 sujets et a donné de meilleurs résultats en termes de précision, de sensibilité et de spécificité que les méthodes développées précédemment [source]. Une telle percée dans le monde de l’imagerie médicale, confirmée par une révision par les pairs, est la première étape, c’est-à-dire que ceux qui ont mis au point le méthode croient dans l’efficacité de leur méthode.

Condition 2

Celui qui applique ou utilise les solutions et méthodes proposées par telle ou telle technologie doit croire dans les dires de celui qui les propose.

Il suffit de discuter avec les techniciens en imagerie médicale qui interprètent les résultats pour se rendre compte que les nouveaux systèmes intelligents leur facilitent non seulement la tâche, mais leur permettent aussi de gagner beaucoup de temps et de passer ainsi en revue plusieurs patients dans un même laps de temps. Dès lors, tous ceux qui utilisent des systèmes dans lesquels ont été implantées des technologies issues de l’intelligence artificielle sont légitimés dans leur démarche de croire dans les dires de ceux qui proposent ces mêmes technologies.

Condition 3

La collectivité doit croire dans la relation qui s’établit entre celui qui propose les solutions et ceux qui les appliquent.

Et c’est ici que survient le point de bascule, c’est-à-dire ce moment où le collectif adhère massivement au discours ambiant à propos de l’intelligence artificielle. Lorsque les médias de masse, les sites spécialisés, les magazines de vulgarisation scientifique et les médias sociaux répercutent tous azimuts que de nouvelles percées en intelligence artificielle permettent de diagnostiquer beaucoup plus rapidement la maladie d’Alzheimer [source], de développer des prothèses cognitives pour les gens en perte de capacités intellectuelles [source], d’accélérer de façon significative le développement de médicaments [source] et le traitement des données médicales, de rendre les voitures autonomes, de dépister plus rapidement les failles dans les systèmes complexes, voire de les prévenir, d’améliorer grandement la fluidité du trafic, d’optimiser la gestion des réseaux de distribution d’électricité, d’aider à la prise de décisions stratégiques, tant en géopolitique, qu’en économique, en finance et en environnement, les gens sont non seulement amenés à croire dans les capacités des systèmes d’intelligence artificielle, mais celle-ci devient ce par quoi le développement de la société est susceptible de passer.

En fait, il s’établit dès lors une relation entre le symbole (intelligence artificielle) et la chose symbolisée (le système qui l’incarne). L’individu qui utilise un assistant personnel dopé à l’intelligence artificielle est dès lors convaincu que sa productivité a été non seulement mieux planifiée, mais qu’elle s’est accrue de plusieurs degrés. Pour reprendre Claude Lévi-Strauss, que la science du scientifique ne corresponde pas toujours à une réalité objective n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est que l’individu croit dans les vérités d’aujourd’hui à propos de l’efficacité des systèmes dopés à l’intelligence artificielle, lui-même membre d’une société qui y croit. Il s’agit d’un système d’une grande efficacité qui intègre tous les éléments d’une situation totale où ceux qui proposent les méthodes, ceux qui les appliquent, et ceux qui en bénéficient, trouvent chacun leur place. Dans un tel contexte, le discours mobilisateur gagne des adeptes, mobilise dans la foulée les institutions, et s’installe à demeure.

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mobilisation

Un discours mobilisateur mobilise parce qu’il fait appel à quatre processus discursifs : la suppression de la vérification, l’autovérification, l’automythification, l’occultation des effets négatifs.

Autovérification

En sus de sa capacité prédictive, un discours mobilisateur dispose d’une stratégie particulièrement efficace : il n’est pas nécessaire de vérifier la validité du résultat attendu. Par exemple, l’argument « L’intelligence artificielle fonctionne, voyez les résultats … », ou l’argument « Je mange sainement, voyez les résultats … », suffit à admettre qu’il y a réellement une relation de cause à effet. Conséquemment, le résultat se vérifie de facto, car un discours mobilisateur parvient à rendre invisible le lien de cause à effet.

Suppression de la vérification

Lorsque les médias de masse et les médias sociaux se font la courroie de transmission des exploits et des prouesses de l’intelligence artificielle, ou lorsque les magazines, sites Internet et émissions de télé spécialisés en matière de nutrition ou de santé disent que certaines études scientifiques tendent à démontrer que le chocolat noir peut aider à circonvenir les maladies cardiovasculaires,  il est de facto admis par ceux qui ont accès à ces informations que les propositions et méthodes d’un discours mobilisateur, lorsqu’elles sont appliquées dans un quelconque domaine, fonctionnent. Ici, le résultat, en plus de s’autovérifier de facto, passe automatiquement de la catégorie « tend à démontrer » à « contribue effectivement ». Avec l’aide des médias de masse et des médias sociaux, la distance temporelle et scientifique pour confirmer si l’intelligence artificielle contribue réellement ou non à résoudre tel ou tel problème, ou si le chocolat noir contribue ou non à prévenir les maladies cardiovasculaires, s’efface totalement. Cette capacité d’un discours mobilisateur à gommer le temps requis pour effectuer la vérification du résultat attendu contribue à renforcer l’idée que la prétention à prédire est réelle.

Automythification

Autre caractéristique intéressante d’un discours mobilisateur, c’est qu’il possède la capacité à faire glisser un objet de sa catégorie sémantique d’origine vers une autre catégorie sémantique tout en ne perdant pas les caractéristiques intrinsèques de sa catégorie d’origine. Par exemple, le concept même d’intelligence artificielle est éloquent à cet égard. La chose va comme suit : (i) l’intelligence — faculté de comprendre, de connaître, de saisir par la pensée — est à l’origine une catégorie sémantique qui s’applique à l’être humain, c’est-à-dire que l’intelligence est tributaire d’un substrat biologique ; (ii) en adjoignant l’adjectif artificielle au mot intelligence, on ajoute alors une nouvelle catégorie qui suppose dès lors que l’intelligence n’est pas obligatoirement tributaire d’un substrat biologique, c’est-à-dire que, au fil des découvertes scientifiques, l’intelligence acquiert de nouvelles propriétés qui peuvent être retenues ou rejetées, sans pour autant affecter les propriétés intrinsèques de sa catégorie d’origine.

Autrement dit, même en adjoignant l’adjectif artificielle, le concept même d’intelligence ne perd pas ses qualités intrinsèques, à savoir la faculté de comprendre, de connaître et de saisir par la pensée. Il en acquiert de nouvelles qui ne remettent pas en question les premières, d’où l’automythification, alors que la faculté de comprendre, de connaître, et de saisir par la pensée pourrait tout aussi bien être de l’ordre de l’artificiel. Cet exemple montre un phénomène fort intéressant : un discours mobilisateur possède la capacité de mythifier un objet dès que de nouvelles propriétés lui sont accordées par la recherche scientifique ou le développement technologique en sus de ses propriétés intrinsèques. Que l’objet perde ses propriétés en sus n’a pas d’importance, car elles seront rapidement remplacées par de nouvelles, la science et la technologie y pourvoyant systématiquement par leur retour incessant à la planche à dessin.

Occultation

Un discours mobilisateur fait appel à un mécanisme d’aveuglement sélectif qui occulte sa finalité intrinsèque. Autrement dit, ce mécanisme a pour fonction d’occulter, de masquer et de disséminer le sens profond d’un acte sous un amas de significations secondes purement formelles. Par exemple, lorsque les médias s’entendent pour dire que la voiture autonome, bardée de systèmes intelligents, est l’avenir du transport, lorsque les grands constructeurs automobiles investissent des sommes colossales dans ce développement, lorsque même les écologistes disent que le car sharing sans conducteur est une avenue intéressante pour l’environnement — moins de propriétaires de véhicules, donc moins d’automobiles sur la route, donc moins d’émissions de gaz à effet de serre —, lorsque les entreprises de camionnage songent sérieusement aux camions autonomes, ce qui est présenté au public n’est pas la nature même des systèmes d’intelligence artificielle et ce qu’ils impliquent qui est mentionné, mais bien ce que ces systèmes permettront éventuellement d’accomplir. Autrement dit, on occulte totalement la spécificité des systèmes d’intelligence artificielle, à savoir la complexité technologique qu’elle implique et ses possibles ratés au profit d’un discours enchanteur.

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risque

Si un discours mobilisateur parvient à mobiliser à la fois les individus et les institutions, il peut dès lors se constituer comme fait social total dans le sens où l’entend Marcel Mauss, c’est-à-dire un fait qui engage l’individu et les institutions dans une démarche globale vouée à maîtriser, contrôler, normaliser et réguler un ensemble de pratiques.

Par exemple, en 1961, une fois le cholestérol et l’hypertension identifiés comme facteur de risque par la Framingham Heart Study, c’est non seulement la santé publique qui réagira, mais l’ensemble des acteurs de la santé, de l’industrie pharmaceutique et du complexe agroalimentaire. Mais plus encore, c’est une véritable lutte contre le cholestérol qui sera engagée. Aux États-Unis, toute une série de démarches pour changer le modèle alimentaire américain culminera, en 1979, avec la publication du célèbre rapport Dietary Goals for The United States piloté par le célèbre sénateur George S. McGovern. Ce moment est particulièrement marquant, puisqu’il contribuera largement à reformuler la relation avec les gras alimentaires : « Ce rapport a pour but de souligner que les habitudes alimentaires de ce présent siècle représentent un problème de santé publique comme jamais auparavant. Nous devons admettre et reconnaître que le public est désorienté face à ce qu’il doit manger ou non pour améliorer sa santé. Si nous voulons, en tant que gouvernement, réduire les coûts de santé et optimiser la qualité de vie de tous les américains, nous avons l’obligation d’informer adéquatement chaque citoyen en lui proposant des guides pratiques, tout comme l’obligation de déterminer des objectifs alimentaires à atteindre à l’échelle nationale. Cet effort est depuis longtemps nécessaire. Cette étude, se veut un premier pas dans cette direction1. »

L’ensemble de la démarche du sénateur américain McGovern a systématiquement redéfini la santé et l’alimentation au XXe siècle2. Hormis quelques modifications apportées au fil du temps, cet effort aura installé pour les décennies à venir le dogme de la diminution de la consommation d’aliments riches en gras saturés et en cholestérol. C’est à l’aune de cette vision que les normes alimentaires seront établies et que la fiche nutritionnelle se retrouvera imprimée sur l’ensemble des produits emballés. Le complexe agroalimentaire, quant à lui, dans ses efforts de commercialisation, procédera à la fois par soustraction et par addition.

Soustraction, dans le sens où, le libellé « diète » investit une multitude de produits qui se disent plus sains que le produit standard, dont celle du Diet Pepsi en 19633, première mention à être documentée ; le libellé « léger » propose des aliments réduits en calories, en gras, en gras saturés, en cholestérol et en sodium ; le libellé « sans » indique, quant à lui, le bannissement : « sans gras trans », « sans gluten », « sans colorant ajouté », « sans additif chimique ».

Addition, dans le sens où le libellé « contient » ou « fait de » renvoie à ce qui est bon pour la santé : « contient du psyllium », « contient des Omega-3 », « fait de blé entier », « fait à partir de fruits entiers ». Ici, le vocabulaire du marketing, puisant dans la recherche scientifique et les recommandations des campagnes de santé publique, souligne des normes, engage des comportements, définit des attentes. La santé acquise par la saine alimentation devient dès lors un projet de société.

Et ce ne sont là que quelques facteurs de risque officiellement et scientifiquement identifiés par la Framingham Study, sans compter tous les autres facteurs de risque médiatisés sur toutes les tribunes, depuis le lait qui serait cancérigène, en passant par les œufs et le beurre qui augmenteraient de façon indue le taux de mauvais cholestérol, jusqu’à la malbouffe qui engendrerait systématiquement l’obésité. Avec la notion de facteur de risque, c’est donc la notion de « populations à risque » qui émerge. Pour tout dire, les essais cliniques marquent une étape importante pour la santé publique, depuis les campagnes de vaccination permettant de prévenir l’apparition de certaines maladies infectieuses, jusqu’aux statistiques qui permettront de corréler cholestérol et hypertension comme biomarqueurs des problèmes de santé.

Trois piliers soutiennent la notion de facteur risque et son exploitation : la statistique, l’essai clinique randomisé, l’industrie pharmaceutique. Ces trois piliers, la statistique qui permet d’identifier des facteurs de risque susceptibles de se manifester en fonction de différents critères, l’essai clinique utilisé comme outil permettant de cibler des facteurs de risque toujours de plus en plus ténus, et la capacité de l’industrie pharmaceutique à développer des médicaments traitant les facteurs de risque, interagissent dans une symbiose qui redéfinit la notion même d’être bien-portant. En fait, l’interaction qui existe entre ces trois piliers est constitutive pour une bonne part du glissement d’une médecine qui a vocation à guérir vers une médecine qui a vocation à gérer le risque. Le transhumanisme a bien reçu le message.


Références
1 U.S. Senate (1977), Dietary Goals for The United States, Washington D.C. : U.S. Government Printing Office, Foreword (notre traduction).
2 Le but, ici, n’est pas de discuter du bien-fondé ou non des propositions avancées dans ce rapport, mais bel et bien de rendre compte de l’émergence du phénomène.
3 The Oxford English Dictionnary, 2nd ed., London : Oxford University Press, 1989.

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