
15 avril 2026

Lire un aperçu de cet essai
Chapitre 1
Le muskisme
L’avènement d’Elon Musk sur la scène mondiale ne doit plus être interprété comme la simple ascension d’un capitaine d’industrie excentrique, mais comme le procès-verbal d’une rupture métaphysique majeure où l’humanité, épuisée par ses propres limites biologiques, consent à sa propre dissolution dans le silicium. Le phénomène que Michel Onfray qualifie de « muskisme » constitue l’amorce d’une civilisation finale qui ne cherche plus à habiter la Terre, mais à s’en extraire par la force de la donnée pure et du vide spatial[1]. Cette mutation, portée par un individu dont la structure mentale oscille entre le génie technique et l’autisme clinique, brise radicalement le cycle millénaire de l’hominisation fondé sur la lenteur, l’effort et la transmission charnelle. D’un point de vue strictement factuel, Musk nous montre que nous quittons l’ère de l’humain sensible pour entrer dans celle du post-humain, un être dont la conscience n’est plus un souffle mais un signal électrique optimisable et reproductible. Musk n’est pas un bâtisseur au sens classique du terme ; il est le bulldozer d’une ontologie de la rupture qui traite la chair comme une scorie obsolète et la mémoire comme un logiciel dont il conviendrait de s’approprier les serveurs.
Cette liquidation de l’organique s’opère par un basculement du pouvoir qui délaisse les structures démocratiques traditionnelles pour s’incarner dans une infrastructure technique totale où la loi du contrat social est remplacée par la rigueur de l’algorithme. Nous assistons à l’émergence d’un biopouvoir inédit, tel que Michel Foucault l’avait anticipé[2], mais dont la portée dépasse désormais la simple gestion des corps pour atteindre le codage même des synapses. En externalisant la mémoire et la pensée vers des puces neuronales gérées par des intérêts privés, le muskisme instaure une aristocratie du silicium où la souveraineté de l’individu s’efface devant la puissance de mise à jour du réseau. Ce n’est plus l’État qui surveille et punit, c’est l’interface qui configure et formate, rendant toute dissidence physiquement impossible, car elle est supprimée à la racine, dans le flux même des informations neuronales. La transmission organique, celle du père et du maître, meurt sous les coups de boutoir d’un dressage électronique qui promet le savoir universel au prix de la perte totale de l’autonomie intellectuelle. À ce titre, Heidegger nous avertissait en son temps que l’essence de la technique n’a rien de technique[3] ; elle est un arraisonnement de l’être qui nous transforme en fonds disponible, une ressource que Musk s’apprête à projeter dans le froid sidéral.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si Musk réussira à tout coloniser — du corps, en passant par la lune, jusqu’à Mars —, mais ce qu’il restera de l’humain une fois que l’opération de transvasement mémoriel aura eu lieu dans ce qu’Onfray nomme un « funérarium volant ». L’hypothèse que nous défendons ici est que le salut de l’espèce par la technique constitue en réalité son suicide métaphysique, instaurant une existence désincarnée où le virtuel remplace la rugosité du réel. Cette scission biologique entre une élite augmentée et une masse obsolète condamnée à la décomposition naturelle dessine déjà les contours d’un fascisme total fondé sur le monopole du temps et de l’immortalité. Pour Musk, la finitude est un bug qu’il faut corriger, mais il oublie que c’est précisément cette finitude qui fondait la beauté, le tragique et l’éthique de la condition humaine. En voulant sauver la « flamme de la conscience », il éteint la vie sensible, nous condamnant à n’être que les passagers passifs d’une simulation cosmique dont il détient seul les codes d’accès.
Partant de cette mise en contexte, le lecteur aura compris qu’il ne sera question ici ni de la geste biographique d’Elon Musk, dont les rayons de librairies regorgent déjà jusqu’à la nausée, ni d’un énième inventaire comptable de ses impacts sociaux. Ce qui importe, c’est de disséquer la mécanique interne, cette structure mentale singulière où la pathologie clinique ne fait pas office de frein, mais de carburant pour une vision radicale. Musk ne se contente pas de réfléchir ; il vibre d’une intensité qui pulvérise les cadres de la raison discursive pour rejoindre une forme de transe technologique pure. Cette singularité, que certains qualifieraient de chamanisme autistique, le rend totalement imperméable aux conventions et lui permet de voir des évidences là où le commun des mortels s’épuise contre des obstacles jugés insurmontables. Sa condition d’Asperger n’est pas une étiquette médicale à brandir comme une excuse, mais la clé de lecture de son fonctionnement cérébral segmenté, capable de projections millénaires qui glacent d’effroi ses contemporains[4]. Et si on se fie aux analyses récentes sur la psychologie des gens capables de transformer en profondeur des pans entiers de la société, cette neurodivergence serait, paraît-il, la condition sine qua non de sa capacité à s’abstraire du présent.
Cette architecture psychique aurait donc la capacité de générer un rapport au monde où la frontière entre le génie visionnaire et la folie furieuse s’efface au profit d’une ligne de crête périlleuse. On retrouve ici la figure classique du leader charismatique qui impose sa propre légitimité par une force de conviction défiant les structures bureaucratiques les plus sédimentées. En ce sens, Musk est un virtuose capable d’une interprétation sublime de la matière industrielle, mais il demeure un infirme de l’empathie, incapable de percevoir la sensibilité de celui qui se tient devant lui. Son cerveau opère comme un processeur à haute fréquence qui ne tolère aucune latence émotionnelle, aucune friction sentimentale. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est une indifférence structurelle à l’humain en tant que sujet. Cette domination du charisme sur la règle fait écho aux théories sociologiques sur l’autorité héroïque qui s’affranchit du rationnel-légal dont Max Weber a particulièrement fait état[5], mais cette sécheresse intérieure se traduit aussi par une forme d’inhumanité méthodique qui transforme ses usines en camps de travail pour cerveaux d’élite, une déshumanisation par l’efficacité documentée par son biographe, Walter Isaacson, comme le propre des systèmes productifs poussés à leur paroxysme narcissique[6].
En fait, travailler sous les ordres de Musk, c’est accepter le statut de composant interchangeable au service d’une machine qui nous dépasse, une simple pièce de rechange dans le moteur de l’histoire. Les récits de collaborateurs broyés pour une seconde d’hésitation technique ou une simple fatigue nerveuse sont légion. Musk entre régulièrement dans ce que ses proches nomment un « mode démon », une zone de tempête où la dignité des ingénieurs est piétinée pour extraire une once d’efficacité supplémentaire : l’humain n’est plus qu’un coût de friction qu’il faut réduire à néant pour que la volonté de puissance s’exerce sans entrave.
Le management de Musk, tyrannique et brutal, s’incarne dans le rituel de l’injonction nocturne exigeant une présence immédiate sous peine de licenciement. Ce n’est pas une simple méthode de travail, c’est une mise à l’épreuve de la loyauté biologique des corps. Si vous dormez, vous trahissez ; si vous avez une famille, vous entravez le progrès. Celui qui n’est pas au rapport deux heures après l’ordre de trois heures du matin trouve son badge désactivé et ses effets jetés sur le trottoir. Cette brutalité est le reflet exact d’une absence totale de surmoi, cette instance psychique censée tempérer les pulsions pour rendre la vie sociale supportable. Sans ce filtre, Musk devient une force brute, une pulsion technologique débridée qui ne reconnaît aucune limite contractuelle ou morale. Pourtant, cette tyrannie n’est pas celle d’un bureaucrate planqué, mais celle d’un chef de guerre qui connaît chaque boulon de sa chaîne de production. Musk descend sur le sol de l’usine, pointe un raccord de tuyauterie et explique à un ingénieur surdiplômé pourquoi sa solution est physiquement médiocre. Il a ingurgité des bibliothèques entières de physique et d’aéronautique pour ne jamais dépendre du savoir d’autrui, transformant son cerveau en une base de données vivante et hypermnésique. Cette maîtrise intégrale lui confère une autorité naturelle, brute, presque animale sur la matière. L’expertise autodidacte devient ici un outil de domination totale sur les experts patentés[7].
[1] Onfray, M. (2026). Le monde selon Elon Musk. Front populaire, n° 6.
[2] Foucault, M. (1976). Histoire de la sexualité: La volonté de savoir. Gallimard.
[3] Heidegger, M. (1962). Chemins qui ne mènent nulle part. Gallimard.
[4] Onfray, M. (2026). Op. cit.
[5] Weber, M. (1922). Économie et société. Mohr Siebeck.
[6] Isaacson, W. (2023). Elon Musk. Simon & Schuster.
[7] Vance, A. (2015). Elon Musk: Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future. Ecco.
On nous avait promis des entrepreneurs. Nous voici avec des prophètes.
Avec Elon Musk, la technologie ne se contente plus d’optimiser le monde : elle entreprend de le remplacer. Coloniser Mars, brancher le cerveau humain à des puces, transformer les réseaux sociaux en infrastructures planétaires de données — autant d’étapes dans un projet où la politique devient un simple problème d’ingénierie et l’humanité, un logiciel à mettre à jour.
Dans cette vision, chaque crise terrestre ressemble moins à une tragédie qu’à une opportunité de marché — idéalement spatial. Et si quelques satellites doivent quadriller le ciel au passage, c’est sans doute le prix modique d’une civilisation enfin administrée par l’efficacité des algorithmes plutôt que par la lenteur des humains.
Reste une question, presque secondaire : à force de vouloir sauver l’humanité par la technologie, ne risque-t-on pas, au passage, de la remplacer ?
Cet essai propose d’examiner, avec un calme tout relatif, cette ambitieuse hypothèse.
ISBN : 978-2923690247 | 282 pages
