PIERRE FRASER
Titulaire d’un maîtrise en linguistique et d’un doctorat en sociologie, je scrute les dérives de la modernité à travers le prisme de la sociologie critique. Loin des discours lisses et militants, je pose un diagnostic brut, lucide et teinté d’ironie sur les mécanismes d’aliénation et de contrôle qui traversent l’ensemble de nos sociétés connectées.
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La réingénierie du corps
Extrait du livre Augmenté, pp. 12-14. ISBN : 978-2923690-30-8. Auteur : Pierre Fraser.
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De l’idéal totalitaire à l’activisme corporel quotidien
Le corps aryen, imaginé par une idéologie totalitaire, le nazisme, le corps parfait, n’est jamais vraiment sorti de notre imaginaire collectif. Il s’est tout simplement dilué, au quotidien, dans le sport, l’alimentation, la médecine, la pharmacologie et la chirurgie. Notre existence même est à l’aune d’une réingénierie soutenue par une certaine connaissance scientifique. Le corps est le matériau du soi, une quête interminable d’amélioration, une limite jamais atteinte, puisque celui-ci peut se détraquer à tout moment, d’où l’obligation à la remise en forme constante et à une ascèse à la saine alimentation. Mais ce salut par le corps ne surviendra pas, parce que le corps rencontrera forcément une limite, celle de sa fin. Ce faisant, le corps relève désormais de l’activisme, une attitude prônant le recours à l’action directe, une morale fondée sur l’action et le pragmatisme.
Le matérialisme contemporain et la manipulation de la matière vivante
Qu’on le veuille ou non, tout le chantier d’ingénierie du corps se cale dans la logique du matérialisme, ce matérialisme de la Grèce antique où la matière construit toute réalité. Et le corps est bien cette réalité. Le corps est bien cette matière incarnée par l’atome qui se suffit à elle-même. À l’ère des biotechnologies et de la bioinformatique, tout devient une simple manipulation d’atomes, de molécules et d’informations. Sans matière, pas d’information, sans information, pas de réingénierie du corps, d’où une réingénierie du corps qui s’est imposée, parce que s’est imposée, au fil des siècles, cette idée récurrente qu’il fallait transformer le corps, qu’il fallait en revisiter ses limites, qu’il fallait sans cesse remettre en question sa nature même.
Linéluctabilité philosophique et sociologique du « devenir plus »
Cette réingénierie du corps impose une réflexion. Non pas cette réflexion de savoir si le corps doit être ou non objet de réingénierie, non pas cette réflexion théologique de savoir si l’homme se substitue à Dieu, mais bien cette réflexion philosophique et sociologique qui porte un regard objectif sur une démarche qui non seulement est en cours, mais qui est surtout inéluctable. La réingénierie du corps est en ce sens imparable, pour la simple raison qu’elle se cale dans une logique du devenir plus. Ne pas reconnaître cette prémisse, ne pas accepter qu’il y a cette poussée aveugle qui repousse constamment les limites de tout ce qui existe, c’est ne pas vraiment saisir le devenir de l’homme.
L’enseignement de l’Antiquité : la maîtrise de soi face à la fatalité
Si la sagesse antique a bel et bien reconnu que le corps est souffrance, qu’il est voué à la mort, que son destin est scellé, elle y a cependant opposé des solutions qu’elle a encadrées dans un système d’explications rationnelles. Les épicuriens, les stoïciens, les cyniques y ont pourvu. Ils nous ont dit qu’il était possible de travailler sur soi-même, de se transformer, de devenir meilleur en quelque sorte. Bref, ils nous ont enseigné, à 2 500 ans de distance, qu’il ne fallait pas se contenter d’être le jouet des déterminismes génétiques, sociaux, politiques et économiques, mais d’être le propre créateur de soi. Il faudrait sans cesse revendiquer cette liberté intérieure qui permet de contrer les assauts de la souffrance, de la maladie et de la mort. Sénèque ne dira-t-il pas à Lucilius : « La mort se présente à toi : elle serait à craindre si elle pouvait être avec toi : nécessairement soit elle ne t’atteint pas, soit elle passe[1]. » L’injonction de Sénèque est forte. Elle appelle à dépasser le corps, à franchir le Rubicon de la mort. Certes, Sénèque n’a jamais eu l’intention de vaincre la mort en modifiant le corps, mais bien de la vaincre en modifiant notre attitude envers celle-ci.
De la modification de l’attitude à la fabrication prométhéenne du corps
Sénèque, n’ayant aucun accès aux biotechnologies, ne pouvait vouloir vaincre la mort que dans la mesure des moyens de l’époque ; il ne pouvait suggérer que de changer notre attitude envers celle-ci. Quant à nous, nous avons accès à des technologies prométhéennes. Nous avons décidé de vaincre la mort, le dépérissement du corps, la maladie et la souffrance. Le corps est désormais un objet qu’il est possible de fabriquer méthodiquement. Pourquoi ne pas le faire ? Pourquoi s’en tenir au seul fait de changer d’attitude envers la mort ?

Et si l’ultime frontière de la modernité n’était plus de guérir la maladie, mais de décréter la finitude humaine comme un simple défaut d’ingénierie ? Depuis la Renaissance, le corps humain subit une réingénierie silencieuse. Longtemps façonné par les préceptes de la contenance et de la gouvernance de soi, il est devenu le canevas d’une quête d’optimisation sans fin. Aujourd’hui, sous l’impulsion des biotechnologies, des nanotechnologies, de la génomique et de l’intelligence artificielle, cette entreprise de normalisation franchit un seuil critique : la mort n’est plus appréhendée comme un horizon philosophique ou un mystère existentiel, mais comme un problème technique à résoudre.
Dans cet essai sociologique rigoureux, Pierre Fraser débusque les rouages de l’un des mythes technoscientifiques les plus puissants de notre époque : la promesse transhumaniste. De l’invention du concept de « facteur de risque » par l’étude de Framingham aux dérives de la surveillance métabolique continue (quantification de soi, corps transparent, datamasse médicale), l’auteur retrace avec lucidité la genèse d’un ordre sanitaire nouveau. Un ordre où la prévention s’est muée en gestion de l’anxiété et où l’impératif de santé parfaite rapproche paradoxalement l’individu d’un insidieux « horizon de la peur ».
ISBN : 978-2923690-30-8
Du souci de soi antique à la transmission neutre du savoir médical
Avant l’arrivée de la médecine scientifique, et à plus forte raison avant l’arrivée des technologies médicales numériques capables de réduire le corps à sa plus simple information génétique, la connaissance antique présumait que le sujet devait se transformer dans son être pour appréhender la vérité et être apte à la connaissance. Le souci de soi que Platon résumait sous la formule « Si tu veux connaître le gouvernement des hommes […] commence par te soucier de toi-même, commence par t’occuper de toi », prescrivait à l’individu non pas de se connaître, mais de s’occuper de soi-même à travers le thérapeutique voué à une pratique du culte de l’être qui soigne l’âme. Épicure, pour sa part, suggérait d’être le thérapeute de soi-même pour véritablement accéder à la connaissance de la vérité. En fait, dans l’Antiquité, la connaissance de soi était subordonnée au souci de soi, l’idée centrale étant que l’individu se préoccupe de lui-même, c’est-à-dire qu’il juge par lui-même des choses, et partant de là, qu’il acquière les connaissances voulues pour agir. Pour certains observateurs, l’arrivée de la médecine technoscientifique aurait bouleversé cette approche : « Dès lors, qu’un savoir est scientifiquement exact, on peut le transvaser, le déplacer d’un lieu à l’autre, sans requérir pour autant que celui qui le reçoit se révèle apte à l’accueillir[2]. » Ici, la connaissance de soi subsumerait et subordonnerait le souci de soi.
La médecine technicienne et le tournant espéré de l’intelligence artificielle
L’individu, devenu patient, pris en charge par le système de santé dans un quelconque établissement hospitalier, dans lequel est transvasé un savoir scientifique, ne serait plus dans un mode thérapeutique, mais dans un mode où il importe peu de savoir si le patient sait à quoi il peut s’attendre comme traitement, la médecine technoscientifique ayant décrété, en se fondant sur les essais cliniques, que le traitement proposé fonctionnera et que le patient ne s’en portera que mieux, nonobstant ce qu’il peut en penser. C’est là que se concentre tout le discours d’une médecine déshumanisante qui ne s’occuperait que d’organes déréglés. L’IA se propose de changer cette donne.
[1] Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre n° 4.
[2] Gori, R. Del Vogo, M.J. (2005), La santé totalitaire — Essai sur la médicalisation de l’existence, coll. Champs Essais, Paris : Flammarion, p 62.
