PIERRE FRASER

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Le corps transparent : quand la technologie réécrit l’humain

La résistance au tout-numérique et l’inéluctable avènement du corps transparent

Certains évangélistes de la médecine au tout numérique se plaignent que les gens sont très lents à adopter leurs merveilles technologiques. Et si cette désaffection n’avait rien à voir avec la technologie proposée, mais tout à voir avec des services déjà existants qui ne rencontrent pas les besoins de base des patients ? Malgré tout, même si les besoins de base ne sont pas pleinement satisfaits, le rouleau compresseur de l’innovation technologique avance inexorablement. Les technologies numériques ont besoin du corps transparent et elles l’auront. Et si cette désaffection actuelle pour les technologies mobiles dédiées à la santé n’était que momentanée, parce que les technologies pour rendre le corps totalement transparent n’ont pas totalement investi la pratique médicale ? Et si cette désaffection avait tout à voir avec le passage d’un changement de paradigme à un autre ?

Le corps transparent, c’est le corps obligé des technologies numériques. C’est la source même de la datamasse. Sans transparence, pas de datamasse médicale. Mythes et réalités se jouxtent dans ce nouvel univers. C’est la constante confrontation entre les désirs réels des patients et les désirs d’innovations technologiques des géants de la Silicon Valley. Tous participent à une dynamique non planifiée. Tous sont à mettre en place la médecine fondée sur la datamasse.

Les trois critères d’objectivation du corps : activité, localisation et métabolisme

Quel est ce corps transparent ? À l’aune de la datamasse, trois critères objectivent le corps : que fait-il ? où est-il ? quelle est sa condition ? Autrement dit, un corps en activité se localise dans un milieu donné dans une condition métabolique donnée. L’activité du corps, c’est son historique d’activité — emploi, déplacements, loisirs, sommeil, pratiques alimentaires, exercices. La localisation du corps renvoie à son milieu socioéconomique — milieu de vie, niveau de revenu, niveau de scolarité. L’état métabolique du corps renvoie à l’ensemble des réactions chimiques qui se déroulent au sein du corps pour le maintenir en vie — ces réactions chimiques sont non seulement mesurables, mais permettent aussi d’identifier les organes susceptibles de modifier l’équilibre chimique optimal du corps.

L’imagerie médicale et la promesse du Big Data d’éliminer l’intermédiaire

Le corps transparent c’est donc le corps mesuré, jaugé, chiffré dans tous ses aspects et fonctions. C’est le corps rendu visible par l’ensemble des technologies d’imagerie médicale. C’est la transparence de l’enveloppe matérielle. C’est voir le corps au-delà du corps qui fait écran. Le corps rendu transparent par l’imagerie fonctionnelle parle, s’exprime, rend visible l’invisible. Seuls quelques spécialistes comprennent ce langage, cette grammaire, cette syntaxe du corps. N’interprète pas qui veut l’organe devenu visible. Celui qui interprète, à l’instar de l’Oracle, révèle l’invisible, l’inconnu, le caché. Mais voilà, le Big Data se propose d’éliminer en partie cet intermédiaire, cet Oracle, en donnant la possibilité à chacun d’entre nous d’avoir accès aux données du corps de façon non invasive.

Le décryptage du génome et l’horizon des thérapies géniques

Le corps transparent c’est aussi le génome décrypté. C’est le gène soupçonné d’une quelconque défectuosité. C’est le gène qui nous apprend beaucoup sur nous-mêmes, surtout sur le fait que, pour le moment, cette connaissance est d’une sidérante inutilité, car les thérapies géniques sont pratiquement inexistantes. Mais elles viendront ces thérapies géniques. Identifier le problème et le solutionner a toujours été au cœur même de la pratique médicale. Il ne s’agit ici que d’un ordre de grandeur différent, sans plus. D’où l’idée que ces thérapies verront inéluctablement le jour. Volonté de puissance.

La visibilité de l’activité cérébrale et la quête d’une « Théorie du cerveau »

Le corps transparent c’est l’activité du cerveau en temps réel enfin visible. Ce qui nous constitue au plus profond de nous-mêmes, ce support de notre conscience, ce support de nos secrets les plus intimes, ce support de nos rêves, ce support de nos pulsions et de nos ambitions est sur le point de se révéler. Certains disent qu’il est impossible, en analysant les neurones de « voir » la conscience, tout comme l’encre au bout du crayon ne permet pas de « voir » l’œuvre dans son intégralité. Ils ont tort, pour la simple raison que nous ne disposons pas encore pour le moment d’une Théorie du cerveau. Avant Copernic, avant Newton, avant Einstein, avant Stephen Hawking, personne n’avait une théorie de l’univers solide et fiable. Du moment que nous disposerons d’une théorie solide et fiable à propos du cerveau, peut-être verrons-nous la conscience. Peut-être l’expliquerons-nous. Qui sait ? Une chose est certaine, constamment animée de cette volonté de puissance qui anime l’espèce à se dépasser : il ne s’agit que d’une question de temps.

Et si l’ultime frontière de la modernité n’était plus de guérir la maladie, mais de décréter la finitude humaine comme un simple défaut d’ingénierie ? Depuis la Renaissance, le corps humain subit une réingénierie silencieuse. Longtemps façonné par les préceptes de la contenance et de la gouvernance de soi, il est devenu le canevas d’une quête d’optimisation sans fin. Aujourd’hui, sous l’impulsion des biotechnologies, des nanotechnologies, de la génomique et de l’intelligence artificielle, cette entreprise de normalisation franchit un seuil critique : la mort n’est plus appréhendée comme un horizon philosophique ou un mystère existentiel, mais comme un problème technique à résoudre.

Dans cet essai sociologique rigoureux, Pierre Fraser débusque les rouages de l’un des mythes technoscientifiques les plus puissants de notre époque : la promesse transhumaniste. De l’invention du concept de « facteur de risque » par l’étude de Framingham aux dérives de la surveillance métabolique continue (quantification de soi, corps transparent, datamasse médicale), l’auteur retrace avec lucidité la genèse d’un ordre sanitaire nouveau. Un ordre où la prévention s’est muée en gestion de l’anxiété et où l’impératif de santé parfaite rapproche paradoxalement l’individu d’un insidieux « horizon de la peur ».

Le cerveau lisible : franchir l’ultime opacité d’un mur impénétrable

Le cerveau transparent, c’est le cerveau en action qui agit, pense, perçoit, sent, ressent, désire, veut. Le cerveau est un indicible qui se veut désormais dicible par technologies interposées. C’est le cerveau désormais lisible, déchiffrable, figurable, objectivable. Ce n’est ni banal ni trivial. C’est le franchissement d’une importante frontière, sinon l’ultime opacité d’un mur qui semblait jusqu’alors impénétrable.

Forer dans la temporalité : rendre visible la marque du temps et du vieillissement

Le corps transparent, c’est aussi rendre visible la marque du temps, ses effets, ses ravages. C’est une lecture dans une temporalité. C’est forer dans le corps pour en révéler la sédimentation, un peu comme les climatologues forent la glace pour en retirer des carottes sédimentaires. Lire le temps dans le corps, c’est se donner des outils pour mettre en lumière ce qui le subjugue, le contraint, le rend malade, le fait vieillir. C’est accéder à la mémoire de l’usage du corps. Toutes ces données sont disponibles, depuis toujours, dans le corps. Faute de moyens pour y accéder, le corps demeurait opaque, nous privant par le fait même d’interpréter les empreintes du temps, ces traces pourtant éloquentes, mais si profondément enfouies dans les multiples replis des organes, des molécules et des gènes. Aujourd’hui, on se donne les moyens technologiques et techniques pour faire ces forages. Et nous le ferons… Volonté de puissance.

De la mémoire individuelle à la mémoire de l’espèce : le Graal transhumaniste

Une fois révélée la mémoire de l’usage dans le corps d’un individu, il est possible de révéler une mémoire de la construction du corps de tous les corps. C’est la loi des grands nombres qui joue ici. Variable dans ses expressions, le corps est unique dans son essence. Il existe un corps qui est comme une représentation de tous les corps. C’est le Graal du Big Data : révéler la mémoire de la construction du corps, révéler le temps de l’Homme depuis qu’il existe et reprendre le contrôle de son évolution. Abandonné pendant des millions d’années au seul bon vouloir des lois de l’évolution, il semble désormais temps d’infléchir le cours de son évolution. Il est là l’enjeu de la datamasse médicale et de tout le courant transhumaniste ou posthumaniste. Par la transparence, le corps transcendé advient.

De l’information à la connaissance : déchiffrer l’alphabet de l’ADN

Le corps transparent ce n’est pas seulement de l’information, mais surtout une connaissance qui doit être extraite de cette même information. Et cette connaissance possède son propre alphabet : A, C, G, T. Un alphabet rudimentaire au potentiel infini, celui de l’ADN. C’est l’alphabet de l’infiniment petit situé au-delà du visible. C’est la mémoire de l’espèce, d’où l’espoir de faire parler cette mémoire, d’en comprendre toute la syntaxe, d’en décrypter les moindres ramifications, d’où l’espoir que la carte du génome humain puisse révéler comment agir sur le gène pour corriger les défauts déjà installés, ou prévenir ceux qui auraient l’idée saugrenue de s’installer.

La désintermédiation technologique et la lecture automatisée du corps

Le corps transparent c’est aussi la mise en lumière de ce qui était autrefois opaque. C’est le corps transpercé sans douleur, de façon non invasive, par des rayons X, des ondes magnétiques, des ultrasons. Le corps se révèle, présente non pas une explication de son fonctionnement soudainement retrouvé autour de cette révélation, mais en démultiplie les possibilités d’interprétation. On doit apprendre à lire le corps transparent. Les technologies actuellement en développement le feront automatiquement sous peu pour les spécialistes et celles-ci seront par la suite versées dans le grand public à travers une multitude d’applications. C’est dans la logique des technologies numériques de procéder à une désintermédiation systématique de tout ce qu’elles touchent. La désintermédiation c’est la capacité d’une technologie numérique (i) à abaisser les coûts de production d’un produit avoisinant le zéro ; (ii) à rendre quasi obsolètes les technologies servant à fabriquer ce même produit ; (iii) à éliminer les intermédiaires ; (iv) à remettre entre les mains du plus grand nombre les technologies de production du produit.

La promesse technologique, le pouvoir de réalisation et l’attrait du capital-risque

Le corps transparent, c’est aussi la promesse de rendre visible ce qui était invisible. Promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur. L’imagerie médicale est dans cette logique. Elle promet constamment. Elle promet de transformer ce qui est vu en une cible sur laquelle il est possible d’agir, comme identifier le gène spécifique d’une fonction biologique particulière. La génétique n’est pas encore là, ni la génomique par ailleurs. Ce n’est qu’une question de temps. Comment, par quel chemin la science y arrivera-t-elle ? En fait, la question n’est pas pertinente, puisque nul ne sait comment ce processus s’effectuera. En revanche, une chose est certaine, la solution adviendra. Étant donné que le corps est une marchandise à exploiter, nul doute que les capital-risqueurs sauront flairer la bonne affaire.

Sociologie du corps et épigénétique : quand la transparence révèle le statut social

Le corps transparent révèle aussi le statut social de l’individu. Le corps transparent du nanti n’est pas le corps transparent du démuni. Le corps transparent est aussi une sociologie du corps. L’intérieur du corps d’un nanti révèle son statut social, n’affiche pas les stigmates du manque de ressources financières, affiche plutôt l’accès à une saine alimentation consommée dans un milieu de vie contrôlé, plus hygiénique en quelque sorte, affiche l’absence de certaines maladies liées aux carences alimentaires et affronts quotidiens de la vie. Le gène défectueux identifié révèle ici ses limites, influencé qu’il est par son environnement. Tel gène, immergé dans deux environnements socioéconomiques différents, ne s’exprime pas de la même façon. C’est l’épigénétique qui entre alors en ligne de compte pour expliquer certains dérèglements du corps. Le corps transparent n’est pas seulement le corps rendu visible par l’imagerie médicale, mais également rendu transparent par son statut socioéconomique. Il faut pouvoir rendre transparente l’inscription sociale du corps, obtenir une vision holistique du corps. C’est ici qu’intervient l’industrie du Big Data, à savoir mettre en lumière le vécu social de l’individu. La tâche est colossale. C’est tout le dialogue de l’intérieur du corps avec son environnement — l’épigénétique. C’est l’architecture même du corps qui se révèle ici, sa morphologie, les matériaux qui le constituent, sa structure. Tout ceci est quantifiable et numérisable pour un éventuel traitement informatique, c’est-à-dire un corps réécrit sous forme binaire pour le rendre à la fois plus visible, plus lisible et plus dicible. Car le corps peut se dire en juxtaposant les différents alphabets qui le composent — génétique, moléculaire, biochimique, biologique.

Les dérives de la transparence : stigmatisation, exclusion en aval et ségrégation

Tout au cours de l’histoire humaine, la morphologie de l’individu a rassemblé les individus, les a soudés en groupes, a constitué des ethnies. Cette vision ethnique de l’humanité a été la porte toute grande ouverte à la stigmatisation, à l’exclusion, à la ségrégation. Le corps transparent, c’est la nouvelle porte ouverte à la stigmatisation, l’exclusion et la ségrégation. Déjà, le facteur de risque, par l’entremise des tests de dépistage, révèle à l’individu ce qui peut le rendre malade, l’atteindre dans quelques mois ou quelques années. Le diagnostic préclinique identifie ainsi des individus vulnérables aux compagnies d’assurance et à la puissante industrie pharmaceutique, entre autres. Transformer un individu en patient ou en malade potentiel, c’est l’exclure avant même que le caractère qui le prédispose ne soit visible. C’est l’exclusion en aval. C’est une exclusion perverse et insidieuse. Du moment que l’imagerie fonctionnelle cérébrale sera réalité, c’est-à-dire, capable de rendre compte de l’état neuronal du cerveau et de sa plasticité potentielle ou non, l’exclusion en aval sera démultipliée. Tous ne seront pas égaux devant le cerveau transparent, loin de là.

La normalité statistique et le retour des dérives d’exclusion sociale

Il se pourrait bien que le corps transparent, tout comme les essais cliniques qui situent dans une fourchette statistique donnée l’état du corps, situent socialement l’individu dans une fourchette statistique donnée — une affirmation indiscutable —, une normalité en quelque sorte, modélisée et fondée sur une vérité scientifique absolue. Le corps transparent contribuerait ainsi à réduire toute la complexité de l’homme à une simple comparaison numérique avec tous les autres corps devenus ainsi transparents. La normalité du corps transparent est désormais à l’aune de ce qu’est le facteur de risque, c’est-à-dire une normalité numérique, modélisée, statistique et convenue. Les dérives d’exclusion sociale du XIXe siècle frappent aujourd’hui à la porte.

Dialogue numérique et transition vers une auto-représentation relationnelle

Le corps transparent, c’est peut-être aussi la venue de nouvelles formes de normalisation. Qui sait ? À l’inverse, le corps transparent est peut-être le tremplin offert par l’imagerie médicale pour enfin avoir la possibilité effective de le reconfigurer. En fait, numériser le corps, le rendre transparent, c’est offrir à l’individu une image interne de lui-même, le confronter à une subtile discrimination, à une insidieuse exclusion, et en même temps, le convier à une certaine représentation de soi non relationnelle. Mais ce n’est qu’une question de temps avant que les applications embarquées dans les téléphones intelligents, ou tout autres dispositifs, engagent un dialogue avec l’individu, lui fournissant tout ce qu’il a à savoir à propos de sa propre condition. C’est l’une des autres étonnantes propriétés des technologies numériques, leur nature relationnelle, le dialogue qu’elles sont en mesure d’entretenir avec l’individu. Il se pourrait fort bien que l’individu ne soit plus seul dans son colloque avec l’iconographie de son intérieur. Peut-être bien que l’exclusion, la stigmatisation et la ségrégation générées par le corps transparent ne seront qu’un état transitoire en attendant que logiciels ou applications embarquées « parlent » à l’individu à propos de son propre corps.

Foucault, contenance de soi et gouvernance de soi face à la quantification

Si le corps transparent révèle le statut socioéconomique de son propriétaire, il en révèle également les attitudes, les habitudes et les comportements. Il révèle si l’individu se gouverne lui-même, s’il prend soin ou non de son corps. Le gouvernement du corps serait constitutif du corps transparent. En ce sens, le gouvernement de soi est une notion intéressante à plus d’un égard, puisqu’elle définit socialement le corps.

Si, pour Michel Foucault, le gouvernement de soi représente la première articulation entre gouvernement de soi et gouvernement des autres — capacité des hommes à sortir de l’assujettissement, à se conduire eux-mêmes et à se donner la constitution qu’ils veulent —considérons qu’il s’agit de l’ensemble des attitudes, comportements et normes régissant la représentation du corps et son inscription sociale. Ce gouvernement de soi s’articule autour de deux concepts clés : la contenance de soi et la gouvernance de soi. La quantification de soi et la numérisation de soi renvoient à des techniques au service de la contenance de soi et de la gouvernance de soi.

La quantification de soi comme outil d’optimisation métabolique

Avec l’arrivée des technologies mobiles, la quantification de soi accède à un niveau de précision inédit. Il est désormais possible, pour chaque individu, de connaître sa condition métabolique générale. À partir de ces données, il devient possible de « programmer » des exercices et des façons de s’alimenter situées dans certaines fourchettes statistiques afin d’optimiser sa santé. Autrement, avec l’avancée systématique des technologies liées au Big Data (datamasse médicale), il sera non seulement possible que l’individu puisse disposer de connaissances poussées à propos de son propre corps, mais qu’il puisse également disposer des savoirs requis pour le maintenir en santé et en prolonger sa vie en éliminant l’ensemble des facteurs susceptibles de le perturber et en optimisant ceux susceptibles de lui conserver sa santé, sa force et sa vigueur. En somme, la quantification de soi est une technique au service de la contenance de soi et de la gouvernance de soi. Autrement dit, elle permet de jauger le corps afin de mieux le contenir et de mieux le gouverner dans un contexte social donné.

La numérisation de soi au service du projet transhumaniste

Tout comme la quantification de soi, la numérisation de soi est une technique au service de la contenance de soi et de la gouvernance de soi. Elle permet non seulement d’évaluer l’état du corps avec grande précision, mais de le rendre totalement transparent à l’investigation, afin d’agir directement sur lui de l’intérieur avec une acuité inédite — c’est tout le projet du transhumanisme. Le corps transparent est ce corps qui, avec la montée des biotechnologies, des nanotechnologies, de la bioinformatique et de l’intelligence artificielle, se révèle dans son intégralité pour mieux le contenir et mieux le gouverner.

Vers le corps immortel : structuration et adhésion au discours transhumaniste

Une chose est certaine, le corps est une plateforme ouverte, plateforme dans le sens où les transhumanistes l’entendent, c’est-à-dire un substrat sur lequel expérimenter, un substrat sur lequel il est possible de bâtir autre chose. Comment cela sera-t-il possible ? Le « cela » n’a aucune importance, l’idée étant qu’ils y parviendront, pour la simple raison que le devenir plus est au cœur même de la logique de la volonté de puissance qui anime les transhumanistes et qui nous anime tous.

Une seule porte de sortie donc, le corps immortel. Et les ingénieurs de la mouvance transhumaniste ont bien l’intention d’y parvenir. Reste maintenant à savoir comment ce discours s’est structuré pour nous amener à adhérer aux promesses qu’il propose.


Et si l’ultime frontière de la modernité n’était plus de guérir la maladie, mais de décréter la finitude humaine comme un simple défaut d’ingénierie ? Depuis la Renaissance, le corps humain subit une réingénierie silencieuse. Longtemps façonné par les préceptes de la contenance et de la gouvernance de soi, il est devenu le canevas d’une quête d’optimisation sans fin. Aujourd’hui, sous l’impulsion des biotechnologies, des nanotechnologies, de la génomique et de l’intelligence artificielle, cette entreprise de normalisation franchit un seuil critique : la mort n’est plus appréhendée comme un horizon philosophique ou un mystère existentiel, mais comme un problème technique à résoudre.

Dans cet essai sociologique rigoureux, Pierre Fraser débusque les rouages de l’un des mythes technoscientifiques les plus puissants de notre époque : la promesse transhumaniste. De l’invention du concept de « facteur de risque » par l’étude de Framingham aux dérives de la surveillance métabolique continue (quantification de soi, corps transparent, datamasse médicale), l’auteur retrace avec lucidité la genèse d’un ordre sanitaire nouveau. Un ordre où la prévention s’est muée en gestion de l’anxiété et où l’impératif de santé parfaite rapproche paradoxalement l’individu d’un insidieux « horizon de la peur ».